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Wednesday, May 20, 2015

Des questions européennes




« La surenchère europhobe »

Selon le quotidien britannique The Independent, les immigrés provenant d'autres pays européens rapportent de l'argent à la Grande Bretagne. Ils lui en rapportent plus qu'ils ne lui en coutent. 20 millions de livres sur la décennie 2000, environ 16 millions d'Euros. C'est une étude de l’University College London qui parvient à ces chiffres.
Les hommes et femmes qui arrivent de ce qu'on appelait l'Europe des 15 (avant l'élargissement à l'Est) rapportent 64% de plus en taxes diverses que ce qu'ils coutent en prestations. Et même pour ceux qui viennent de l'Europe de l'Est, la contribution est positive : + 12%.
Voilà de quoi peut-être rebattre les cartes du débat sur l'immigration à Londres, sujet central. Sujet de crispation entre le Premier Ministre David Cameron et l'Europe. "Union européenne : pour Merkel, Cameron frôle le point de non-retour" titre Le Figaro. « L'attitude de David Cameron exaspère Berlin et Bruxelles », ajoute Le Monde. C'est ce que le quotidien appelle « la surenchère europhobe » de David Cameron. En cause, sa volonté de restreindre la libre circulation dans l'Union européenne.
Rappel du contexte en Grande Bretagne : la montée en puissance du parti europhobe UKIP. Et la promesse faite par David Cameron d'organiser un referendum sur le maintien ou non de son pays s'il est réélu l'année prochaine. « Tout se passe, commente Le Monde, comme si M. Cameron s'enferrait dans un piège qu'il a lui-même conçu. » Il essuie les rebuffades de ses partenaires européens mais le parti Ukip le trouve toujours trop mou. Ce mouvement, déjà en partie maitre du jeu politique à Londres, à l'image du Front national en France.

"Marine le Pen présidente en 2017, pourquoi le pire est possible".
Mais retour à l'étude sur les coûts et bénéfices de l'immigration en Grande Bretagne. Un autre quotidien, The Telegraph met en exergue un autre chiffre. Le cout de l'immigration extra-européenne : 120 millions de livres entre 1995 et 2011. Et le quotidien met en cause la politique d'ouverture du Labour lorsqu'il était au pouvoir.
Depuis samedi dernier, au large des côtes européennes, l'Italie a mis fin à son opération Mare Nostrum pour venir en aide aux migrants. Ce qui la remplacera c'est l'opération Triton, organisée par l'agence européenne Frontex. Mais la logique n'est plus la même. Logique bien plus sécuritaire qu'humanitaire. "Nous assurons le contrôle des frontières", dit clairement la porte-parole de l'agence européenne aux Inrockuptibles. Qui ajoute : « quant à savoir qui répondra désormais à la crise humanitaire, la porte-parole peine à masquer son embarras. »
Pour le rapporteur de l'ONU sur le droit des migrants, les Etats ne font aucun effort pour coopérer sur le long terme. 3.000 morts en méditerranée depuis le début de l'année.
« Europe forteresse » dénonce L'Humanité ce matin dans un long reportage en Grèce. Image de cet homme chargé de la désinfection des bateaux sur l'ile de Lesbos : « Une fois j'ai trouvé dans la cale d'un bateau un corps dévoré par les poissons. »

Europe qui se referme dans un contexte de crise. Accusation à la Une de Libération : "Comment l'Europe casse la croissance". La commission revoit à la baisse ses prévisions pour la zone Euro. « Les responsables de l'économie européenne ont-ils une quelconque compétence économique ? » se demande Laurent Joffrin dans l'éditorial. « Une fois passé le plus fort de la crise, il était évident pour toutes les personnes de bon sens que le maintien d'une double austérité budgétaire et monétaire briderait la reprise de l'économie. »
Et dans cette Europe toute molle, la France super molle. Croissance à 0.7% seulement l'année prochaine selon l'Union européenne, contre 1% prévu par le gouvernement. « Le scénario rose de Hollande désavoué par Bruxelles » titre Le Figaro. « La France sous pression », ajoutent Les Echos. Edito cinglant de l'habituellement placide Jean-Marc Vittori. « La France est la patrie de tous les déficits. Déficits de croissance, budgétaire, extérieur, déficit de réforme (…) La vérité c'est que le gouvernement est incapable de maitriser les finances publiques, incapable de changer en profondeur un pays gravement malade. »

Les premiers commentaires de la presse américaine après les élections de mi-mandat
C'est « une vague républicaine » pour The Washington Post. « Une débâcle » pour l'autre camp dixit le site Politico. The New York Times se désole. « Les électeurs ont voulu tout changer. Le résultat sera pire ». Comprenez : un système politique encore plus bloqué. Autre constat du New York Times : « le ressort Obama est cassé ».
Pour avoir une idée du climat, extrait du discours de Mitch Mc Connel, nouveau leader de la majorité républicaine au Sénat sur le site de Usa Today : « Je ne pense pas que le président Obama se réveillera demain avec des idées différentes de ce matin... il sait que moi non plus... » 
Mais il ajoute : « Nous avons l'obligation de travailler ensemble » C'est l'espoir des USA Today. En substance, selon l'édito, les Républicains et Démocrates ont l'obligation de mener des réformes et de trouver des compromis pour ne pas arriver avec un bilan vierge à l'élection présidentielle de 2016. 


Le drame des réfugiés et les questions à nous poser



 Par Mondher Benarous

On ne peut, bien sûr, qu’être bouleversé, indigné, révolté par ces morts en Méditerranée, par ces centaines d’hommes, de femmes et d’enfants qui périssent en mer parce qu’ils n’ont plus d’autre choix que de fuir des guerres toujours plus atroces.. Il faut s’en indigner mais, avant d’en accuser l’Union Européenne ou ses gouvernements, chacun de nous devrait se poser trois questions. 
La première est de savoir quel est le pourcentage des citoyens européens qui seraient prêts à ouvrir à ces réfugiés les frontières de l’Union et, spécifiquement, de leur propre pays. La réponse est dans la question. Il faut savoir reconnaître cette réalité car, si les gouvernements européens ne font que bien peu de choses pour organiser le sauvetage de ces réfugiés, c’est qu’ils craignent, et non sans raison, que leurs opinions publiques n’en arrivent alors à leur reprocher d’augmenter le flot des réfugiés en rendant leur traversée de la Méditerranée autrement moins dangereuse qu’elle ne l’est aujourd’hui. 
Nos gouvernements sont coupables de détourner leurs regards de ces drames et de ne s’en soucier, à la hâte, comme si c’était nouveau, que lors d’hécatombes particulièrement atroces mais il y a une raison à cela et cette raison c’est nous, les citoyens européens, qui ne voulons plus, très majoritairement en tout cas, de nouveaux immigrés dans nos pays.
La deuxième question à nous poser serait de savoir comment on pourrait limiter le nombre de ces réfugiés prêts à tout pour fuir vers nos côtes. La réponse n’est pas les sauvetages, si indispensables soient-ils. Elle n’est évidemment pas de renvoyer ces malheureux sous les bombes qu’ils ont fuies car ce serait le comble de l’inhumanité. 
Non, la réponse, la seule, la vraie, est qu’on ne limitera ces flux qu’en s’attaquant à leur cause, qu’en réduisant l’anarchie en Libye, pays d’où partent la plupart de ces bateaux, et qu’en s’attelant à résoudre les conflits à l’origine des guerres proche-orientales. Tout le reste n’est que mots et pansements, moyens de se donner bonne conscience avant de repasser à autre chose et là se pose la troisième question. 
Dès lors qu’aucun de nos pays, qu’aucun des 28 pays de l’Union, ne serait à lui seul capable de peser sur les guerres du Proche-Orient ou d’aller contrôler, au moins, les ports libyens, combien d’Européens seraient-ils aujourd’hui prêts à accepter que l’Union ou plusieurs de ses membres approfondissent leur unité politique ? Où sont, autrement dit, les majorités de citoyens européens prêts à se doter d’une armée et d’une politique étrangère commune, à accepter de tirer les conséquences des défis communs auxquels nous sommes collectivement confrontés en appelant clairement de leurs vœux la construction d’une Europe politique disposant d’un exécutif commun ? 
Ces majorités n’existent aujourd’hui pas, bien au contraire, Nous nous condamnons à l’impuissance et il n’y a personne d’autre à en accuser que nous-mêmes.

La gauche française peut-elle nourrir en retour la créativité tunisienne ?



Par Mondher Benarous


La révolution démocratique et populaire en cours en Tunisie peut éclairer les questionnements des mouvements sociaux en France; la critique des illusions de la gauche française peut nourrir en retour la créativité tunisienne.

Les habitudes coloniales font que la gauche française apparaît souvent donneuse de leçons vis-à-vis du reste du monde, en particulier du Maghreb. Entre la complaisance du directeur général du FMI, le socialiste Dominique Strauss-Kahn, à l'égard de la dictature (au nom de ses « performances économiques » néolibérales!) les circonvolutions rhétoriques d'un Bertrand Delanoë, les relations troubles d'Elisabeth Guigou, les complicités de l'Internationale Socialiste ou même l'incapacité des gauches radicales à organiser concrètement la solidarité avant la chute de Ben Ali : les gauches feraient mieux de se taire et de se mettre à l'école tunisienne. Il faudrait plutôt suivre les conseils du sous-commandant Marcos depuis des montagnes mexicaines du Chiapas en 1995 : « nous avons appris à écouter; avant, on avait appris à parler, comme toute la gauche » !

Tant du côté de la France que de la Tunisie, les gauches, qu'elles se disent « réformistes » ou « révolutionnaires », aiment bien les dogmes, les « modèles », les schémas tout faits. Elles ont du mal avec le caractère inédit des événements imprévus comme la révolution en Tunisie ou le mouvement des retraites en France. Ici et là-bas, les politiciens et les militants installés préfèrent les mythologies issues du passé à l'inventivité populaire en actes. Au printemps 2010, beaucoup dans la gauche française avaient prématurément enterré les résistances sociales. Début décembre, beaucoup dans une opposition tunisienne vieillie voyaient Ben Ali repartir pour un tour présidentiel en 2014. Désorientés par une longue période de bipolarisation politique entre le pouvoir dictatorial et les islamistes et peu capables de bâtir une position alternative au régime en place comme à la régression fondamentaliste, tout en défendant le droit à une démocratie pluraliste pour tous (islamistes inclus), ils n'étaient guère sensibles aux formes originales de politisation portées par une nouvelle génération de blogueurs, de rappeurs, de slameurs, de diplômés chômeurs et précaires, de syndicalistes, d'artistes, d'avocats, etc. Une politisation qui scelle la mort symbolique de la vieille gauche, à moins qu'elle ne rebondisse sur la scène politicienne dans des combinaisons dont elle a malheureusement le savoir-faire.

Si les ressources du passé sont précieuses, c'est dans l'aide qu'elles peuvent nous apporter pour transformer l'impossible en possible, en ouvrant les imaginaires politiques. C'est ainsi que des actes de courage inscrits dans le quotidien le plus banal peuvent contribuer à soulever des montagnes. « Dans la rencontre amoureuse des regards, dans la fulgurance de l'événement, l'infiniment petit domine l'infiniment grand». Les Français ont commencé à le faire à l'automne 2010 dans un mouvement inabouti mais porteur d'avenir. Les Tunisiens le font avec plus de vigueur, dans les tâtonnements de l'incertain, après avoir risqué leurs vies.

Caciques de la gauche française comme de la gauche tunisienne ont le plus souvent perdu le contact avec les classes populaires comme avec la jeunesse. Ils ont fini par considérer que la politique ce n'était que la délégation à des professionnels, et point avant tout une affaire d'activité citoyenne. Ils sont prêts à enterrer sous des tonnes de louanges le mouvement de l'automne et la révolution de décembre-janvier au profit d'un tout électoral leur laissant le champ libre. Or, si la gauche veut un jour redevenir la gauche, et ne pas se contenter de ses fantômes mao-staliniens, sociaux-libéraux ou nationalistes, elle a à se recomposer à l'écoute du mouvement populaire. Mais en prenant garde à ne pas fusionner mouvements sociaux et partis, afin de préserver un jeu de contre-pouvoirs entre une pluralité d'organisations et de collectifs autonomes.

La gauche française et la gauche tunisienne ont alors à répondre à des problèmes communs :

-la précarisation et le chômage portés par la mondialisation néolibérale du capitalisme et renforcés par sa récente crise, sous un jour plus dramatique en Tunisie, qui redonne une actualité à une répartition radicalement différente des richesses et à un traitement postcapitaliste de la question sociale ;

-la question démocratique, plus intense pour les Tunisiens sortant d'une dictature, qui ne peut pas se limiter à la démocratie représentative, mais qui doit intégrer aussi des formes de démocratie directe et participative, y compris sur les lieux de travail, dans le sillage des embryons d'auto-organisation populaire émergeant aujourd'hui dans les quartiers, les villes, les villages ou les entreprises en Tunisie ;

-l'émancipation des femmes, qui a souvent été la dernière roue de la charrette pour les démocrates et les socialistes ;

-à l'opposé des fondamentalismes contemporains comme de la diabolisation postcoloniale de l'islam en Occident, une laïcité ouverte, séparant nettement pouvoirs publics et pouvoirs religieux et garantissant la pluralité des croyances et des incroyances, s'avère indispensable à une démocratie pluraliste ;

-à l'heure d'internet, de la multiplication des migrations et de la globalisation, comme des processus diversifiés d'individualisation, chaque groupe, chaque peuple et chaque individu singulier doit pouvoir forger son identité propre dans l'horizon d'un universalisme basé sur la diversité et le métissage culturel ;

-les menaces écologiques et climatiques sur la planète contribuent à faire émerger une conscience universalisante et des luttes convergentes.

Les gauches traditionnelles en France comme en Tunisie sont bien en deçà de ces enjeux.

En France, la gauche est tentée de revenir au gouvernement dans le cadre d'une variante soft du néolibéralisme, sans les dérapages sécuritaires et xénophobes du sarkozysme. Si elle gagne sur ces bases, elle risque de préparer de nouvelles déceptions, qui pourraient être le terreau d'un retour au pouvoir d'une droite en alliance avec une extrême-droite relookée par Marine Le Pen.

En Tunisie, une grande partie des organisations de gauche cherchent paradoxalement à redonner vie au vieux nationalisme tunisien et pan-arabe, dont Ben Ali a pourtant été un prolongement dictatorial. Emprisonnées dans une vision centraliste et étapiste, en décalage avec les doubles défis actuels de la question démocratique et de la question sociale, elles se contentent de proposer face à un capitalisme néolibéral prédateur la renaissance d'un capitalisme étatiste et bureaucratique, qui a pourtant produit des dégâts par le passé en Tunisie comme dans d'autres pays arabes.

Une autre gauche, populaire, radicale, inventive et émancipatrice, reste à créer en France comme en Tunisie. Le développement de la solidarité des mouvements sociaux français avec la révolution tunisienne, comme avec l'ensemble des luttes sociales et démocratiques en cours dans le monde arabe, constitue un pas significatif en ce sens et une urgence.