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Tuesday, December 02, 2025

Peut-on avoir peur de mourir sans avoir peur de la mort ?

"je n'ai pas peur de la mort, j'ai peur de mourir, comment la philosophie peut-elle s'emparer de ce dilemme ?"

Comme je vous comprends cher Pascal. La mort, on ne sait pas ce que c’est, difficile donc d’en avoir peur, d’autant qu’on n’est pas à l’abri d’une bonne surprise. Mais mourir, c’est autre chose…

Ah oui, c’est autre chose, comment ça ?

On sait à peu près ce que c’est, mourir, et on sait que ça peut faire très mal. On sait que ça peut venir trop tôt, de manière brutale, douloureuse ou injuste, ou même simplement ridicule, pensons à Claude François ou au sublime alpiniste Edlinger, qui escaladait les sommets à mains nues mais est mort chez lui, en chutant de son escalier. La mort on ne sait pas ce que c’est, c’est un mystère qui peut allumer en nous autant d’inquiétude que de curiosité, mais mourir… on sait à peu près ce que c’est…

Alors, mourir qu’est-ce que c’est ?

C’est dire au revoir à ce monde avec tout ce qu’il recèle malgré tout de beauté, c’est dire au revoir peut-être même adieu à celles et ceux que nous aimons, dire au revoir au soleil, au verre de Bourgogne, au sexe, à l’amour, à l’amitié, au revoir à cette vie qui nous traverse le corps et nous donne si souvent envie de crier notre joie d’être au monde - franchement, comment pourrait-on un jour être… prêt ?

Votre question, cher Pascal, me fait d’ailleurs penser à cette promesse intenable de la philosophie, une promesse que l’on trouve chez Socrate et chez les stoïciens, chez Montaigne : « Philosopher, c’est se préparer à mourir ». Ah bon, et on fait comment ?

On fait comment pour être prêt le jour où la mort vient sonner à la porte pour nous dire Time ! C’est l’heure ! Assez joué, assez vécu, faut y aller maintenant, cette plaisanterie qu’est la vie a assez duré. On fait comment pour être prêt quand la mort vient nous enjoindre de dire adieu à ceux qu’on aime, à leurs corps magnifiques, à leurs sourires, adieu à ce monde, à ces montagnes, à la mer, adieu à cette terre qui est peut-être la seule qui soit

La plupart du temps, nous ne serons pas prêts… Oh il y a bien des exceptions : quand la maladie nous a tellement épuisés que nous n’en pouvons plus, quand la vie nous a tellement déçus que nous sommes contents d’en finir..

Bien sûr, ces cas existent, mais dans tous les autres cas, nous ne sommes pas prêts, nous ne serons pas prêts, et c’est précisément cela qui nous effraie, cela que nous entendons dans votre question, Pascal

Mais alors, que voulaient-ils dirent, Socrate, Montaigne et les autres, en nous demandant de nous préparer à mourir, puisqu’ils savaient très bien, comme nous le savons, que nous ne serons jamais prêts, que nous aimons trop cette vie, même pourrie, même imparfaite, que nous l’aimons trop pour être un jour bien préparés à la quitter ? Eh bien, peut-être, justement, que nous ne serons pas prêts mais que c’est à cela qu’il faut…se préparer. Et qu’alors peut-être nous aurons moins peur de mourir…

Comment ça ? Il faut se préparer au fait que nous ne serons pas prêts ?

Exactement, on sent le philosophe en vous, c’est un très bon résumé. Socrate ou Montaigne connaissent la vie et nous donnent peut-être ici le plus beau conseil de sagesse qui soit : nous devons accepter que, le plus souvent, nous ne serons pas prêts… La vie est comme la mort : elle nous prend le plus souvent au dépourvu, c’est peut-être d’ailleurs la preuve que nous sommes encore bien vivants

Nous n’étions pas prêts, et ce fut le coup de foudre, de plus avec quelqu’un qui n’était vraiment pas notre genre…

Nous n’étions pas prêts, et il fallut prendre la parole en public, soudain se changer en quelqu’un d’autre…

Nous n’étions pas prêts, et toute une série de merdes nous sont tombées sur la tête en même temps, auxquelles il fallut apprendre à faire face

C’est cela, la vraie vie, non ? Nous ne serons pas prêts mais c’est peut-être une bonne nouvelle ! On va pouvoir improviser ! Nous ne serons pas prêts mais il nous faut l’accepter, et l’accepter, c’est déjà s’y préparer… Je crois qu’elle est là, le sens de cette phrase étonnante, se préparer à mourir, c’est se préparer au fait qu’on ne sera pas prêts !

Voila peut-être, cher Pascal, une façon d’apprivoiser un peu l’idée que nous allons mourir.. … Certes, nous ne serons pas prêts, mais c’est peut-être cela, précisément, être vivant, devoir improviser parce que la vie nous y oblige. Et comme personne n’est jamais revenu de la mort pour nous dire comment faire, eh bien le jour de notre mort aussi nous n’aurons pas le choix : il faudra bien improviser !

Je crois que plus nous apprendrons à apprivoiser l’improvisation, à aimer l’idée même d’improviser, moins nous aurons peur de mourir, mais surtout : moins nous aurons peur tout court...

 

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