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Tuesday, December 02, 2025

Y a-t-il parfois de bonnes colères ?"

 

"Y a-t-il parfois de bonnes colères ?"

Votre question, Steve, nous invite à revaloriser cette colère si souvent décriée, qui relève à la fois du manque de sagesse pour bien des philosophes et du péché d’orgueil pour les Chrétiens - la Colère faisant partie des sept péchés capitaux…

Un péché d’arrogance puisque seul Dieu peut se mettre en colère ?

Oui, en gros. Mais on trouve cette dévalorisation de la colère déjà chez les philosophes antiques. Pour les stoïciens, la colère est vaine et contreproductive. Puisque les choses arrivent conformément à un Destin, la colère ne sert à rien puisqu’elle ne changera pas le Destin. Par notre colère, nous ne faisons qu’ajouter un second mal au premier et toute sagesse, pour un stoïcien, commence par ne pas ajouter du mal au mal, bref par l’art de savoir garder sa raison et son calme.

L’être aimé vous a quitté pour un autre ? N’ajoutez pas la colère à la peine.

L’injustice s’est abattue sur vous ? N’ajoutez pas la colère à l’injustice.

La maladie vous fait mal ? N’ajoutez pas la colère à la douleur…

Mais ce que les stoïciens appellent sagesse, cette manière de retenir sa colère, qu’est-ce qui nous dit que ce n’est pas simplement de la résignation ?

Il s’agit pour les stoïciens non de résignation mais d’acceptation, de consentement à l’ordre du monde. Puisque nous vivons selon eux au milieu d’un Cosmos clos traversé des forces du destin, on comprend qu’il vaille mieux les accepter que de se mettre en colère.

Mais même chez des philosophes qui croient davantage à la contingence qu’au destin, bref chez ceux qui pensent qu’on peut changer les choses, on trouve cette idée d’une inefficacité de la colère. Mieux vaut, si l’on veut changer les choses, savoir garder la tête froide, analyser les forces en présence pour agir sereinement plutôt que de se mettre en colère.

D’ailleurs, quelle étonnante expression : « se mettre en colère »… Ce n’est donc pas l’injustice ou la violence du monde qui nous met en colère, mais nous qui nous mettons en colère nous-mêmes, comme si la colère était toujours jouée, théâtralisée… Et voilà un soupçon de plus sur la colère, une raison de plus pour lui préférer la sagesse, l’argumentation ou l’action organisée

Mais c’est oublier la belle vertu de la colère.

Elle vient indiquer qu’une limite a été franchie, qui n’aurait jamais dû l’être, et que le franchissement de cette limite est insupportable. Elle vient indiquer qu’il y a du non négociable, et que ce non négociable se passe d’arguments.

Je pense à la grande colère de Meursault à la fin de L’Étranger de Camus. Il y a tant de choses qui laissent Meursault indifférent, il peut supporter la prison et la bêtise des hommes, l’éloignement de Marie et le rapprochement de l’échéance de la guillotine, mais qu’un aumônier vienne lui gâcher ses derniers instants d’existence en lui répétant ses balivernes, cela, il ne peut l’accepter. Je pense à la colère d’Adèle Haenel qui se lève et se casse en pleine cérémonie des Césars. Je pense à la colère du peuple français qui prend la prison de la Bastille le 14 Juillet 1789. Toutes ces colères disent que « trop ,c’est trop », et quand « trop, c’est trop », c’est qu’il est aussi trop tard pour la nuance. C’est ce que la colère a de sain, de libérateur et même de joyeux.

Par ma colère, en effet, je m’affirme.

Je peux avoir raison mais, au fond, que j’aie tort ou raison n’est pas l’essentiel, l’essentiel est que je crie que j’existe et que cela fait du bien. Dans le jaillissement de ma colère, je m’affirme en même temps que cette limite que j’estime ne

pas devoir être franchie. Ce n’est pas toujours une limite objective, c’est la limite pour moi et c’est très bien comme ça. La colère la plus belle est celle qui me permet d’affirmer ma subjectivité. Seul Dieu, pour les chrétiens, comme vous le rappeliez Ali, a le droit de se mettre en colère. On comprend pourquoi la colère fait partie des 7 péchés capitaux : quand la colère me prend, je n’ai plus ni Dieu ni maître.

La bonne colère celle là : celle qui sert à indiquer aux autres en même temps qu’à soi-même ce qui est vraiment important, non négociable, ce sur quoi on ne lâchera pas – ou plus. C’est vrai d’un individu comme d’un peuple.

Réussir à décider

 "Quand on passe sa vie à hésiter, comment est-ce qu'on fait pour enfin réussir à décider ?"

On vous imagine, chère Rosalie, en proie à cette irrésolution dont parle si bien Descartes, lorsqu’il écrit que « l’irrésolution est le pire des maux ».

"L’irrésolution", c’est-à-dire ?

Eh bien, c’est l’incapacité à trancher, ce manque de résolution et de volonté qui s’accompagne d’une montée de l’angoisse et voilà le cercle vicieux qui se referme : moins je réussis à trancher, plus j’angoisse, plus j’angoisse, moins je réussis à trancher. Alors comment faire ? Comment faire pour sortir du cercle vicieux de l’irrésolution ?

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Oui, bonne question, comment on fait, quand justement on ne réussit pas à trancher, pour trancher finalement et s’engager dans une décision ?

Eh bien, il faut déjà comprendre ce qu’est une décision, et en quoi une décision n’est pas exactement… un choix. Ici comme ailleurs, et c’est un des enjeux existentiels de la philosophie, une distinction conceptuelle peut nous aider à mieux vivre, et même nous libérer. Alors allons-y : une décision n’est pas un choix.

Un choix est rationnel, fondé, argumentable. Si vous hésitez entre deux options, A et B, et qu’à l’issue de la délibération rationnelle c’est clairement A qui l’emporte alors il n’y a rien à décider, il faut simplement choisir. Choisir A. Mais si, après cette délibération rationnelle, vous hésitez encore, alors c’est qu’il faut décider. Autrement dit, on choisit parce qu’on sait. On décide parce qu’on ne sait pas. Ou plutôt : parce qu’on ne sait pas assez pour que ce soit un choix. Décider, c’est trouver le courage de s’engager dans l’incertain. Eh bien souvent, quand on ne réussit pas à décider, c’est qu’on attend d’être certain pour décider. On voudrait même être certain que c’est la bonne décision. Mais par définition, on ne peut pas être sûr que cette décision est la bonne, car alors cela voudrait dire qu’il n’y a rien à décider (et que l’on se trouve simplement devant un choix rationnel).

Décider, c’est donc compenser l’absence de certitude rationnelle par la force de son engagement. Compenser la limite de sa raison par la puissance de sa volonté. On pourrait aussi dire : nous compensons par la puissance de sa liberté. Si les arguments rationnels nous imposent clairement de choisir A, alors nous n’avons pas de liberté. Les grandes décisions existentielles, elles, à l’inverse, sont bien des décisions, non des choix parfaitement rationnels.

Des exemples ?

Décider de s’installer avec quelqu’un, décider de plaquer son job, décider de quitter la ville, et même : décider de croire en Dieu… Chaque fois, bien sûr, on peut avoir des arguments. Mais c’est parce que ces arguments ne suffisent pas qu’il nous faut… la force de décider. Il demeure du doute, de l’incertitude, et c’est pourquoi il y a bien une décision à prendre.

Pour réussir à décider, il faut donc peut-être tout simplement comprendre que cette incertitude fait partie de la vie, et aimer ce saut dans l’inconnu que constitue toute décision. Cette incertitude qui nous effraie, il nous faut apprendre à l’aimer si nous voulons être capables de prendre des décisions.

Pour réussir à décider, il faut arrêter de penser qu’il y a une bonne décision et une mauvaise décision. Ce qui compte est moins la décision initiale que le fait qu’elle nous jette dans l’action, dans la vie, dans la rencontre des autres, et que cette action suffit souvent à dissiper l’angoisse. Il sera toujours temps, après, de rectifier le tir, de l’ajuster, de s’amender, de rebondir. Je peux décider de plaquer mon job, et en faire quelque chose de bien. Ou alors décider de rester, de ne pas changer de job, et en faire quelque chose de bien. Ce qui compte est moins ma décision initiale que mon attitude par rapport à cette décision, quelle que soit finalement cette décision. Ma capacité à en faire quelque chose.

Voilà qui pourrait déjà suffire à nous libérer, à nous donner envie de prendre des décisions comme on prend son élan. Choisir, c’est savoir avant d’agir. Décider, c’est agir avant de savoirPeut-être même agir pour savoir. Mais il faut le savoir pour trouver la force de se jeter dans l’action, dans ce saut au-delà du savoir, au-delà de la raison, au dela des arguments, que constitue toute véritable décision.

 

"Pourquoi la gentillesse a-t-elle si souvent mauvaise presse ?"

 

  "Pourquoi la gentillesse a-t-elle si souvent mauvaise presse ?"

On prête volontiers au méchant toutes les qualités : intelligence et calcul, dureté et persévérance ; on va même jusqu’à affirmer qu’il faudrait être méchant pour réussir. Le gentil, lui, il n’a vraiment que sa gentillesse ! « Il est gentil », un peu trop peut-être, pas très futé quoi… On trouve même en Normandie ce proverbe : « gentillesse n’a qu’un œil ».

Si le gentil n’a qu’un œil, c’est qu’il ne voit pas les roues tourner, qu’il finit toujours par se faire avoir ?

Exactement. Le gentil ne pourrait ni voir les roues tourner ni écrire un bon roman puisque, comme l’a écrit Gide, « on ne fait pas de bonne littérature avec de bons sentiments ». Il me semble pourtant qu’il y a dans le Nouveau Testament quelques passages assez bien trouvés, où il est quand même pas mal question d’amour et de tendresse du cœur. Mais passons, laissons la Bible, laissons aussi les pages sublimes du poète persan Rumi sur la bonté et revenons à votre question : pourquoi la gentillesse a-t-elle si souvent mauvaise presse ?

 

Croit-on le gentil trop tendre, mal armé pour la compétition, pas assez adapté à la dureté de la vie ? Il faudrait alors relire Darwin, et cesser de véhiculer à son sujet un contresens : ce ne sont pas les plus forts qui survivent mais ceux qui savent s’entraider, se montrer solidaires. C’est l’entraide et la solidarité, c’est la gentillesse qui nous rend forts.

Mais l’entraide, la solidarité… ce n’est pas exactement de la gentillesse ?

Et pourquoi pas ?

C’est peut-être pour cette raison que la gentillesse a si souvent mauvaise presse : on la voit comme le parent pauvre de la bonté, la forme a minima de la générosité ou de la compassion, la forme simplement subjective de cette solidarité que l’Etat peut organiser à grande échelle. Mais pourquoi ne pas la voir, au contraire, comme la vérité profonde, le cœur même de toutes ces vertus ?

Est gentil celui qui a le cœur ouvert, qui est sensible à la fragilité de l’autre et veut son bien. Est gentil le professeur qui souhaite le progrès de ses élèves. Est gentille la manageuse qui souhaite le développement de ses collaborateurs, qui aime déléguer et ne le fait pas à contre-cœur. Est gentil l’ami qui sait vous écouter et que votre peine touche. Est gentil celui qui fait preuve de bonté, de douceur, de délicatesse, de compassion. C’est grave ? Est-ce que ça empêche nécessairement de réussir ?

Et que penser de celui ou de celle qui veut réussir mais pas à n’importe quel prix, réussir mais en réussissant en même temps à bien se comporter ? Ne fait-il pas alors preuve de cette élégance de gentilhomme dans laquelle le philosophe Emmanuel Jaffelin voit une des plus belles formes de la gentillesse ? N’est-il pas plus fort que celui qui est prêt à tout pour prendre la place des autres ?

Qu’est-ce qu’avoir du pouvoir ? Est-ce simplement le prendre aux autres ? Ou N’est-ce pas aussi leur en donner ? Le professeur qui fait grandir ses élèves leur donne du pouvoir et c’est de la que vient, en retour, son pouvoir sur eux. Avoir du pouvoir, c’est donner du pouvoir. Comme la rock star charismatique qui nous donne des ailes. Comme la personne à côté de qui on bosse et qui nous donne envie de faire mieux chaque jour. Ce charisme qui nous donne des ailes, des désirs, de la force… Et si on le rebaptisait « gentillesse » ? Ce ne serait pas absurde puisqu’il nous fait tant de bien...

Il faudrait être méchant pour réussir ? Non, je crois qu’il vaut mieux avoir du talent. Et en premier lieu celui de porter et d’inspirer les autres. De les comprendre aussi, ce que l’ouverture du cœur permet peut-être un peu mieux que le désir de les écraser. De toute façon le temps, bien souvent, aura raison du méchant. Il finira par rencontrer plus méchant que lui et, quand bien même cela n’arriverait jamais, il aura vécu toute sa vie dans cette crainte.

Karim Leklou, césar du meilleur acteur 2025 il y a quelques jours, a dédié son prix « à tous les gentils ». C’est une habitude que l’on devrait tous prendre : valoriser les gentils, les doux, les généreuses, les délicats, les tendres, sortir enfin de cette vision viriliste débile du méchant efficace et stratège, et pour cela, se souvenir de cette bonne nouvelle : la gentillesse n’interdit pas le talent.

 

"Pour bien faire, faut-il être perfectionniste ?"


Chère Blanche, je ne vais pas y aller par quatre chemins : le perfectionnisme est une maladie ou, à tout le moins, un symptôme de maladie. Je vais être encore plus clair : connaissez-vous le DSM ?

Non, qu’est-ce que c’est ?

Eh bien c’est l’annuaire des maladies psychiques utilisé par les thérapeutes. Et dans ce DSM, quand on regarde les symptômes attachés à des maladies aussi diverses que les troubles anxieux, le burn out, le trouble de la personnalité obsessionnelle, l’anorexie, on trouve, parmi ces symptômes… le perfectionnisme !

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Et cela relève du bon sens, comment voulez-vous être heureux quand vous vous tyrannisez avec des standards d’excellence impossibles à atteindre, quand vous ne savez pas doser vos efforts, quand vous ne savez pas ce qui est vraiment important et accordez autant de soin aux tâches inessentielles qu’aux missions essentielles, quand vous ne savez pas apprécier chaque progrès, chaque victoire d’étape à sa juste valeur, parce que vous attendez, pour vous réjouir enfin, d’avoir atteint cette « perfection ».

Le perfectionniste, sous couvert d’amour du travail parfaitement réalisé ou de passion pour l’excellence technique, est en fait un peine à jouir et un handicapé de la joie. Il se ment à lui-même en prenant pour de l’exigence son incapacité à se réjouir de son existence.

Le secret de la joie, c’est de savoir consentir aux choses comme elles sont. Dans l’instant du jaillissement de ma joie, je ne demande pas à ma vie d’être parfaite, je l’aime comme elle est, avec ses imperfections, et c’est ainsi que je l’aime à fond. Cela ne m’empêche pas bien sûr de vouloir m’améliorer, mais dans le moment de ma joie, je sais consentir à mon existence même imparfaite. C’est précisément ce que le perfectionniste ne sait pas faire.

Mais si je veux m’améliorer, n’est-ce pas justement que je suis… perfectionniste ?

Non, pas exactement. Vouloir se perfectionner n’est pas être perfectionniste. Il ne faut pas confondre le perfectionnement avec le perfectionnisme. On peut considérer que la vie est l’occasion d’un perfectionnement permanent, que c’est même cela qui lui donne son sel, mais sans viser la perfection. D’ailleurs, si l’on atteignait cette perfection, alors on ne pourrait plus se perfectionner et la vie perdrait de ses couleurs et de son goût. Ce qui est intéressant dans un métier, journaliste, boulanger, commercial…, c’est qu’il nous donne cette occasion de nous améliorer sans cesse, d’apprendre encore, toujours… Non pas que nous le faisons à la perfection.

Mais ce n’est pas tout. Quand je suis perfectionniste, j’ai peur de l’échec, et quand j’ai peur de l’échec, je n’arrive pas à me lancer. Je me dis que je dois travailler encore, me préparer encore, et c’est ainsi que le perfectionnisme est un barrage à l’audace. Toute audace exige de savoir se lancer dans une relative impréparation.

Vous me trouvez de mauvaise foi ? Nadal n’est-il pas perfectionniste ? N’est-ce pas le perfectionnisme de Mozart qui en fait un génie ? Ne demande-t-on pas à un comptable d’être perfectionniste et de ne faire aucune erreur ? Je vous le concède, mais même alors, même quand le perfectionnisme se défend, il faut qu’il soit moins important que le perfectionnement.

Vous me trouvez dur ? Vous trouvez que je ne valorise pas assez celles et ceux qui veulent bien faire ? Mais vous vous trompez. J’adore l’idée de bien faire les choses, mais justement, pour bien les faire, il faut parfois goûter un relâchement que le perfectionnisme interdit précisément. Les artisans, les artistes, les sportifs, le savent bien : c’est parfois quand la main se détend que la forme est la plus belle.

Vous me trouvez dur avec le perfectionnisme ? Mais au contraire je propose à tous les perfectionnistes une vision bien plus tendre de l’existence. Je leur propose d’entendre qu’ils n’ont pas besoin d’être parfaits pour être aimés ou pour obtenir de la reconnaissance. Car c’est bien sur cela qui anime le perfectionniste : la peur de n’être pas aimé, de n’être pas reconnu. Mais être vraiment aimé, c’est être aimé comme un homme imparfait, faillible, et non comme un Dieu. Etre aimé dans son humanité, non dans sa manière zélée de singer la machine.

 

Peut-on avoir peur de mourir sans avoir peur de la mort ?

"je n'ai pas peur de la mort, j'ai peur de mourir, comment la philosophie peut-elle s'emparer de ce dilemme ?"

Comme je vous comprends cher Pascal. La mort, on ne sait pas ce que c’est, difficile donc d’en avoir peur, d’autant qu’on n’est pas à l’abri d’une bonne surprise. Mais mourir, c’est autre chose…

Ah oui, c’est autre chose, comment ça ?

On sait à peu près ce que c’est, mourir, et on sait que ça peut faire très mal. On sait que ça peut venir trop tôt, de manière brutale, douloureuse ou injuste, ou même simplement ridicule, pensons à Claude François ou au sublime alpiniste Edlinger, qui escaladait les sommets à mains nues mais est mort chez lui, en chutant de son escalier. La mort on ne sait pas ce que c’est, c’est un mystère qui peut allumer en nous autant d’inquiétude que de curiosité, mais mourir… on sait à peu près ce que c’est…

Alors, mourir qu’est-ce que c’est ?

C’est dire au revoir à ce monde avec tout ce qu’il recèle malgré tout de beauté, c’est dire au revoir peut-être même adieu à celles et ceux que nous aimons, dire au revoir au soleil, au verre de Bourgogne, au sexe, à l’amour, à l’amitié, au revoir à cette vie qui nous traverse le corps et nous donne si souvent envie de crier notre joie d’être au monde - franchement, comment pourrait-on un jour être… prêt ?

Votre question, cher Pascal, me fait d’ailleurs penser à cette promesse intenable de la philosophie, une promesse que l’on trouve chez Socrate et chez les stoïciens, chez Montaigne : « Philosopher, c’est se préparer à mourir ». Ah bon, et on fait comment ?

On fait comment pour être prêt le jour où la mort vient sonner à la porte pour nous dire Time ! C’est l’heure ! Assez joué, assez vécu, faut y aller maintenant, cette plaisanterie qu’est la vie a assez duré. On fait comment pour être prêt quand la mort vient nous enjoindre de dire adieu à ceux qu’on aime, à leurs corps magnifiques, à leurs sourires, adieu à ce monde, à ces montagnes, à la mer, adieu à cette terre qui est peut-être la seule qui soit

La plupart du temps, nous ne serons pas prêts… Oh il y a bien des exceptions : quand la maladie nous a tellement épuisés que nous n’en pouvons plus, quand la vie nous a tellement déçus que nous sommes contents d’en finir..

Bien sûr, ces cas existent, mais dans tous les autres cas, nous ne sommes pas prêts, nous ne serons pas prêts, et c’est précisément cela qui nous effraie, cela que nous entendons dans votre question, Pascal

Mais alors, que voulaient-ils dirent, Socrate, Montaigne et les autres, en nous demandant de nous préparer à mourir, puisqu’ils savaient très bien, comme nous le savons, que nous ne serons jamais prêts, que nous aimons trop cette vie, même pourrie, même imparfaite, que nous l’aimons trop pour être un jour bien préparés à la quitter ? Eh bien, peut-être, justement, que nous ne serons pas prêts mais que c’est à cela qu’il faut…se préparer. Et qu’alors peut-être nous aurons moins peur de mourir…

Comment ça ? Il faut se préparer au fait que nous ne serons pas prêts ?

Exactement, on sent le philosophe en vous, c’est un très bon résumé. Socrate ou Montaigne connaissent la vie et nous donnent peut-être ici le plus beau conseil de sagesse qui soit : nous devons accepter que, le plus souvent, nous ne serons pas prêts… La vie est comme la mort : elle nous prend le plus souvent au dépourvu, c’est peut-être d’ailleurs la preuve que nous sommes encore bien vivants

Nous n’étions pas prêts, et ce fut le coup de foudre, de plus avec quelqu’un qui n’était vraiment pas notre genre…

Nous n’étions pas prêts, et il fallut prendre la parole en public, soudain se changer en quelqu’un d’autre…

Nous n’étions pas prêts, et toute une série de merdes nous sont tombées sur la tête en même temps, auxquelles il fallut apprendre à faire face

C’est cela, la vraie vie, non ? Nous ne serons pas prêts mais c’est peut-être une bonne nouvelle ! On va pouvoir improviser ! Nous ne serons pas prêts mais il nous faut l’accepter, et l’accepter, c’est déjà s’y préparer… Je crois qu’elle est là, le sens de cette phrase étonnante, se préparer à mourir, c’est se préparer au fait qu’on ne sera pas prêts !

Voila peut-être, cher Pascal, une façon d’apprivoiser un peu l’idée que nous allons mourir.. … Certes, nous ne serons pas prêts, mais c’est peut-être cela, précisément, être vivant, devoir improviser parce que la vie nous y oblige. Et comme personne n’est jamais revenu de la mort pour nous dire comment faire, eh bien le jour de notre mort aussi nous n’aurons pas le choix : il faudra bien improviser !

Je crois que plus nous apprendrons à apprivoiser l’improvisation, à aimer l’idée même d’improviser, moins nous aurons peur de mourir, mais surtout : moins nous aurons peur tout court...

 

Ne reconnait-on le bonheur qu’au bruit qu’il fait en partant ?

On parle du bonheur qui vient et qui va, avec la question de Julia : "Ne reconnait-on le bonheur qu’au bruit qu’il fait en partant ?"

Merci chère Julia pour cette belle question, en écho à la jolie phrase de Prevert : « j’ai reconnu le bonheur au bruit qu’il a fait en partant ». Comme elle sonne vraie, si souvent, cette phrase : trop souvent nous ne savons pas reconnaître le bonheur quand il est là, car nous sommes dispersés, inattentifs, trop obsédés de l’avenir, trop soumis à la dictature des choses à faire, alors que la première chose qu’il y aurait à faire, c’est de s’ouvrir au bonheur présent et de savoir le goûter… Ce ne serait d’ailleurs pas, au sens propre, une « chose à faire », mais une manière d’être, d’être simplement présent au bonheur présent…

Et puis les ennuis arrivent, une maladie, un deuil, un échec, un être aimé qui ne nous aime plus, pourquoi d’ailleurs ? On ne sait pas… Et alors on comprend, maintenant que le bonheur s’en est allé, alors on comprend que l’on a été heureux, avec cette particularité propre à la conscience selon Hegel, d’être toujours conscience de ce qui a été, de venir toujours trop tard.

Comme si c’était la conscience de quelque chose de passé. Il y a une image très forte en philosophie, c’est la chouette de Ninerve. C’est l’animal qu’on attache à la Deesse de la sagesse , Deesse de la philosophie chez les romains, Athena chez les Grecs. 

 

Ah bon, c’est-à-dire ? Vous pensez à la chouette de Minerve ?

Oui c’est une des manières, pas la seule d’ailleurs, d’entendre la célèbre affirmation de Hegel, « la chouette de Minerve ne prend son envol qu’au crépuscule »… Si la chouette est la conscience du bonheur, alors au moment où elle s’envole, c’est que le bonheur n’est plus… Nous avons le recul, la distance pour le penser, mais nous avons cette distance car il s’en est allé…

Mais ca veut dire que la deesse de la philosophie s’envole au moment ou le bonheur n’est plus là ? 

Voila, on peut penser ce qui a été paracerque cela n’est plus

 

Mais je vous sens tristes, déçus, touchés, et c’est vous soudain qui avez des airs de chouette mélancolique, nostalgiques du bonheur qui n’est plus, alors je vais vous rassurer, et vous proposer deux méthodes existentielles pour faire mentir la phrase de Prévert :

La première, c’est la méthode épicurienne : savoir se réjouir du bonheur présent, en montant en conscience de ce bonheur, en sachant se remplir de ce bonheur, ici et maintenant…

Très bien, mais on fait comment ?

Eh bien il nous faut pour cela un concept, le concept de contingence, c’est en cela qu’il s’agit d’une méthode philosophique… La contingence, c’est quand ce qui est aurait pu ne pas être…

Ce soleil sur ma joue, il aurait pu ne pas être, ma rencontre avec toi dans ce train, elle aurait pu ne pas être (d’ailleurs j’avais manqué le train d’avant), le simple fait d’être vivant, cela aussi est au plus haut point contingent, imaginez le miracle de la rencontre de ce spermatozoïde avec cette ovule, et je ne parle même pas de celle de vos parents… La vie sur terre, elle aurait pu ne pas être, ce monde même, il aurait pu ne pas être, et pourtant il est ! Et en plus j’existe, et je sens ce soleil sur mon front, et je t’ai rencontré, et nous avons la chance de nous aimer et de sentir ce café du matin déclencher dans notre sang cette féroce joie de vivre ! Bref, vous avez compris la méthode Epicure : plus je mesure combien ce bonheur aurait pu ne pas être, plus donc je l’embrasse au travers du concept de contingence, plus je suis en mesure d’en jouir, de le ressentir

Ok pour la méthode Épicure, une autre méthode docteur ?

Oui Ali tout à fait, une méthode proustienne : savoir se réjouir, au présent, du bonheur passé. Parce qu’on est capable d’y replonger, par la grâce de la réminiscence, on est capable de le goûter à nouveau, on sent alors combien la mémoire est vivante, ce pouvoir qu’elle a de venir balayer la nostalgie… La recherche de Proust regorge de scènes de réminiscence délicieuses : c’est le tissu d’une serviette qui en rappelle un autre, et soudain c’est un merveilleux bain de mer qui revient, c’est une madeleine se dispersant dans du thé, et soudain c’est la chaleur d’un goûter de l’enfance qui revient… Mais il faut insister un peu dans la réminiscence, prendre un peu de temps, oh pas une heure, mais quelques secondes, juste quelques secondes en vraie conscience, en mode avion, sans mails qui arrivent, quelques secondes pour laisser le passé revenir, ce détail en appeler un autre, cette impression en appeler une autre, et alors on comprend : la nostalgie vient nous mordre simplement parce que nous sommes inattentifs, mais si nous donnons sa chance au bon souvenir, si nous ne savons l’accueillir vraiment, alors il ne nous rend pas nostalgiques mais heureux à nouveau, et même, puisque nos souvenirs ne sont jamais deux fois les mêmes, puisque nos souvenirs sont en partie des fictions, il nous rend même heureux d’un bonheur nouveau.

Alors nous pouvons revenir sur la phrase de Prévert : « j’ai reconnu le bonheur au bruit qu’il a fait en partant » et lui opposer, retrouvant là la beauté du geste proustien : « j’ai reconnu le bonheur, au bruit qu’il a fait en revenant »

 

La joie

 La joie, quoi de mieux que cette joie qui n’est pas le bonheur, qui n’est pas non plus le plaisir, cette joie qui est bien plus folle que le bonheur. Ne dit-on pas d’ailleurs qu’on est « fou de joie » ?

Mais qu’a-t-elle de si folle, cette joie, qui précisément en fait autre chose que du bonheur ? Eh bien c’est qu’elle peut jaillir n’importe quand, n’importe où, même quand les conditions du bonheur ne sont pas réunies. Le bonheur est un état global, durable, de satisfaction existentielle, la joie, elle, n’est qu’une émotion fugace, ici, maintenant, qui nous prend le plus souvent par surprise.

Souvenez-vous. Vous marchez dans la rue pour vous rendre à un rendez-vous, dans un état de neutralité affective, au cœur de cet instant banal de votre journée banale et puis, soudain, la joie jaillit. Vous sentez son feu dans votre sang, dans vos jambes, dans votre cœur, dans votre âme. Mais d’où vient-elle ? D’où vient la joie quand elle survient ?

 

Souvenez-vous. Vous êtes à un enterrement. Vous avez marché sous la pluie, vous avez pleuré, vous avez eu froid, faim. Et puis soudain, vous discutez avec des proches, vous ne vous y attendez pas, et la joie vous prend au ventre ; la joie vous traverse. Mais d’où vient-elle ? D’où vient la joie quand elle survient ? Est-ce qu’elle vient du monde, du soleil, de Dieu, est-ce qu’elle vient du fond de votre corps, de vos muscles, est-

ce qu’elle est une forme déguisée de votre instinct de survie ? Une chose est sure : la joie dit OUI à la vie et ce OUI n’a pas besoin que toutes les cases du bonheur soient cochées pour s’élever et triompher.

La joie dit oui à la vie même imparfaite. Elle est une force de consentement à ce qui est. Chaque fois que nous ressentons cette émotion de joie, nous retrouvons la force de dire oui à la vie, même décevante, même un peu pourrie, même parfaitement tragique. Et cette joie de consentement nous donne de la force pour aller de l’avant, pour essayer d’améliorer les choses. La joie du consentement devient alors une joie… de combattant.

Quel paradoxe ! Parce que nous sommes capables d’accepter la vie comme elle est, avec ses souffrances et ses manques, nous nous sentons soudain remplis de la force d’essayer de la changer, de l’améliorer. Joie de consentement qui peut nourrir une joie de combattant, mais trève de distinctions, car c’est toujours la joie…de vivre.

Pas la joie de vivre comme ceci ou cela, en ayant réussi ceci ou cela, non, la joie de vivre tout court. Parce que c’est vivre qui est un miracle. Nous aurions pu ne jamais venir à l’existence, nous pourrions n’être déjà plus, et pourtant nous sommes. Toute joie dit la conscience de ce miracle : notre existence arrachée à la contingence de tout chose. Et quand en plus, en plus de ce miracle, il y a l’arôme de ce café, il y a ce soleil de septembre, et quand en plus, en plus de ce miracle, il y a ton corps que je désire, alors, définitivement, il ne manque rien.

Cela finirait presque par ressembler à du bonheur, me direz-vous, perspicaces. Mais non, pas vraiment, car nous savons les malheurs du monde, les souffrances et les drames, nous savons notre monde menacé, nous savons le mal que l’homme fait au reste du vivant, et cette conscience entrave notre bonheur.

Mais si la joie n’est pas le bonheur, il y a quand même une relation entre les deux. Si la joie n’est pas le bonheur, elle en est quand même la promesse : chaque instant de joie nous rappelle que le bonheur est possible. Mais pourquoi, au fond ? D’où vient ce pouvoir de la joie de nous rassurer sur la possibilité du bonheur ? Que touchons nous, au cœur de cette émotion qu’est la joie, qui soit ainsi de nature à nous donner de nouveau foi en la vie ? Eh bien vous avez le we, et peut-être plus, pour y réfléchir…

L'amour est-il plus fort que la mort ?

"Et si l'amour était plus fort que la mort ?"

Un amour plus fort que la mort, c’est ce que nous ressentons parfois dans le cœur du deuil, lorsque nous continuons à aimer quelqu’un par delà sa mort, lorsqu’il nous semble même que nous réussissons à faire vivre encore cet amour, à lui être fidèle même au-delà de la mort. Nous le ressentons également lorsque l’amour d’un être disparu, un parent par exemple, continue à nous porter, à nous armer de force pour affronter la vie. C’est bien qu’il est plus fort que la mort, cet amour que tu as eu pour moi, puisque tu n’es plus là mais que ton amour est encore là et qu’il dit notre lien, ce lien que la mort, précisément, n’a pu tranché.

Cet amour plus fort que la mort ne serait donc pas seulement une promesse romantique, une consolation religieuse ou une idée platonicienne (puisque pour Platon le véritable amour est l’amour des idées éternelles brillant dans le ciel des idées) ; il ne serait pas seulement une promesse, Ah bon, de quelle nature est-il alors ?

Il est d’une certaine manière plus simple, papable, sensible, comme lorsque nous pensons à un être disparu et qu’il redevient étonnamment présent dans notre souvenir : nous avons même parfois l’impression qu’il se penche sur notre épaule, fantôme bienveillant, pour nous souffler un mot de réconfort ou nous rappeler que nous ne sommes pas seuls.

D’après les théories de l’attachement de psychiatres comme John Bowlby ou Boris Cyrulnik, le fait d’avoir été aimé dans sa petite enfance permettrait même de résister à des forces de mort ou de survivre à des situations de mort psychique. Pourquoi certains êtres, rescapés des pires drames, attentats ou viols, tremblements de terre, déportation ou scènes de guerre… réussissent-ils à goûter à nouveau le bonheur de vivre ?

Parce qu’avant le drame, avant l’effraction psychique, ils ont été aimés. Parce qu’ils ont été suffisamment sécurisés, au tout début de la vie, par ces premiers liens d’amour. Cet amour n’est évidemment pas la seule condition de la résilience mais il peut en tout cas être présenté comme une force de résistance aux puissances de mort…

Une force de résistance, mais suffit-elle toujours ? La mort n’est-elle pas parfois plus forte ?

Répondre que l’amour est toujours plus fort que la mort serait tomber dans le prêche religieux, tellement proche parfois d’une auto-persuation désespérée, ou d’une stratégie grossière de consolation. Qui n’a jamais été mordu par la gêne devant le discours d’un religieux appelant les endeuillés à se réjouir, en pleine douleur, au motif que le défunt serait désormais auprès de Dieu, tout auréolé de son amour ?

Mais ce que nous pouvons quand même dire, quand tant de forces de mort et de destruction menacent notre monde, c’est que la puissance de l’amour est bien une arme de résistance aux forces de mort. Chaque fois qu’en nous notre empathie, notre cœur, notre humanité, est menacée de mort, nous pouvons chercher à retrouver en nous la puissance de cet amour, et y trouver la possibilité d’une résistance.

Mais il y a autre chose… « Fort comme la mort est l’amour », entend-on dans le Cantique des cantiques. L’amour est fort comme la mort, pas plus fort que la mort. La nuance est de taille, et il est peut-être bon que l’on s’y attarde pour finir. Car au fond, la mort et l’amour se ressemblent.

La mort nous prend tout entier, l’amour aussi.

La mort nous dessaisit des petites limites de notre ego, perce la carapace de notre individualité, l’amour aussi.

La mort est un mystère, l’amour aussi.

Peut-être la mort et l’amour sont-ils les deux grands mystères d’une existence humaine. Et des mystères plus complices qu’on ne le croit. On peut combattre la mort par l’amour mais aussi mieux l’accepter, mieux vivre cette mort qui n’est pas toujours un scandale. Il faut distinguer ce que nous avons appelé les puissances de mort et de destruction, à l’œuvre dans la barbarie, de la mort qui fait tout simplement partie de la vie. Celle là, il nous apprendre à l’accepter, elle signe notre humanité et limite notre délire de toute puissance – peut-être même donne-t-elle à notre vie tout son goût. Celle là, il nous faut apprendre à l’aimer peut-être plus qu’à la combattre. A l’aimer avec force comme on aime cette vie, le tout de cette vie dont elle fait partie. Plutôt que d’affirmer que l’amour est plus fort que la mort, il faudrait peut-être mieux dire que l’amour nous donne la force d’aimer la vie et de l’aimer toute entière, de l’aimer jusqu’à aimer la mort qui en fait partie

une espérance ou une idée…

 "Qu'est-ce que la philosophie peut nous dire de l'intelligence artificielle ?".

D’abord que c’est une intelligence. Intelligence vient de intellegere qui veut dire saisir, comprendre, mettre en relation différentes données. Plus on a de données à mettre en relation, plus on peut donc comprendre de choses. De ce point de vue-là, l’IA est très intelligente, bien plus intelligente que nous. Si l’intelligence c’est d’analyser et de traiter des données, nous ne pouvons à l’évidence pas rivaliser avec l’IA.

Ensuite que c’est une intelligence qui parle. Quiconque utilise Chat GPT 4 s’en rendra compte : le langage n’est plus le propre de l’homme et cela est parfaitement ahurissant, on peut même y voir une blessure narcissique comme il y en a peu dans l’histoire de l’humanité.

Vous vous souvenez surement du mot de Freud sur les trois grandes blessures narcissiques de l’humanité ?

La première c’est Galilée, la Terre n’est plus au centre de l’Univers, la deuxième c’est Darwin, l’homme est une espèce animale parmi d’autres dans l’évolution, et la troisième c’est Freud lui-même, avec la découverte de l’inconscient

Exactement, et la quatrième, c’est peut-être cette IA générative qui pense et qui parle. Les auteurs de SF nous avaient prédit un futur plein de robots, de cyborgs, d’androïdes, ils n’avaient pas vraiment vu venir cette IA minuscule, tenant sur une puce, et capable de penser, de parler, de converser, de lire aussi d’ailleurs, car n’oublions pas que c’est en lisant que les IA deviennent aussi intelligentes.

Si nous continuons à ne pas lire, à passer nos soirées à scroller au lieu de lire, et si les IA continuent à apprendre en lisant, nous avons peu de chances de nous faire notre place au soleil dans le monde de demain dirigé par les IA.

Pour bien comprendre la blessure narcissique qui nous est infligée par ces IA, il faut se souvenir aussi que les progrès de l’éthologie, l’étude des comportements animaux, nous avaient déjà montré qu’il était difficile de trouver un propre de l’homme.

La conscience ? Les animaux en ont une, même moins développée. L’altruisme ? Il y a des animaux altruistes. Le soin accordé aux défunts ? Il n’y a qu’à voir les fourmis porter le corps d’une de leurs congénères pour comprendre que nous ne sommes pas seuls à prendre soin de nos morts… Après tous ces progrès de l’éthologie, une seule piste de propre de l’homme tenait encore la route… : le langage !

Mais voila que l’IA parle ! Nous sommes vraiment cernés ! A droite, les animaux qui rivalisent en conscience, organisation sociale, respect des morts etc.. A gauche, les IA qui rivalisent en langage ! Que nous reste-t-il ? Devons-nous abandonner toute idée du propre de l’homme ?

Vous y allez un peu fort non ? Ne nous reste-t-il pas une forme d’intelligence proprement humaine ?

C’est vrai, vous avez raison : l’intelligence humaine n’est pas simple analyse de données, elle est aussi réflexion sur les valeurs et sur le sens de la vie, et de cela l’IA n’est pas capable, ou en tout cas pas encore. Elle peut archiver parfaitement les différentes réponses apportées dans l’histoire à la question du sens de la vie, produire un parfait catalogue raisonné des différentes perspectives sur cette question mais, au fond, elle ne peut pas vraiment se poser cette question. Elle ne peut pas non plus hésiter entre deux réponses, elle ne peut pas douter. Bref, elle ne peut pas philosopher.

Nous, les humains, nous sommes capables d’hésiter vraiment : le sens de la vie… est-ce de chercher à se rendre heureux à tout prix ? Ou avant tout d’être lucide, quitte à être malheureux ? Quand nous nous posons vraiment cette question, nous les humains, cette question traverse notre corps, elle nous réchauffe parfois la poitrine, ou nous fait mal au ventre, ou agite nos pieds sous la table pendant que nous argumentons… Bref, nous pensons aussi avec notre corps, nos émotions, nos affects, et de cela, l’IA n’est pas capable…

L’IA n’est pas capable non plus de tomber amoureuse, d’avoir un choc esthétique ou mystique ; elle n’est pas capable de trouver beau ce qu’elle ne comprend pas. Elle est une intelligence qui utilise les données, les data, l’électricité, le silicium, la matière, les statistiques, les probabilités, et avec cela elle peut produire des étincelles.

Notre intelligence à nous est faite d’une autre matière : le doute, l’humour, l’hésitation, l’ambiguïté, la question indécidable du sens de la vie. Et cette autre matière, c’est peut-être cela que nous nommons : l’esprit.

 

 "Pourquoi la croyance nous fait-elle perdre la raison ?"

Il y a bien en effet, cher Philippe, une façon de croire qui fait perdre la raison et devenir naïf, voire fanatique, car c’est bien sur cela que l’on entend derrière votre question. Mais ce n’est pas la seule façon de croire.

Vous voulez dire qu’il y a plusieurs façons de croire ?

Oui, nous allons en distinguer deux. Mais d’abord rappelons le sens général de croire : croire, c’est accorder du crédit à un objet dont l’existence n’est pas certaine. Croire en Dieu, par exemple, c’est accorder du crédit à l’hypothèse de son existence, même si la chose n’est pas certaine. Croire en sa bonne étoile, c’est accorder du crédit à quelque chose qui, ici encore, n’est pas prouvé, et d’ailleurs c’est ça qui est beau. De croire alors que ce n’est pas sûr.

 

Mais alors, quelles sont les différentes façons de croire ?

On pourrait distinguer la croyance qui se sait croyance, qui est pour moi la véritable croyance, et la croyance qui se prend pour un savoir, qui s’oublie comme croyance, et que nous pourrions appeler foi.

Dans le premier cas, la croyance donc, on penche d’un côté, on croit, mais on sait en même temps que la chose n’est pas certaine, et donc cette manière de croire incorpore toujours une dimension de doute. On peut très bien croire en Dieu en ce sens, comme une espérance, et cette manière là de croire ne rend ni naïf ni fanatique. Elle peut même donner des ailes, aider à s’orienter en ce monde en donnant un horizon, une perspective. Les plus grands théologiens, juifs, chrétiens comme musulmans, ont tous avancé que croire c’était douter, savoir douter - et même savoir supporter le doute. Savoir supporter le doute en soi permet, de plus, de mieux supporter le doute chez l’autre, et donc, accessoirement, de ne pas l’agresser, de le respecter ou au moins de le tolérer.

Dans le deuxième cas, que nous proposons d’appeler la foi, la croyance oublie qu’elle est une croyance et se prend pour un savoir. Croire en Dieu revient alors à considérer son existence comme certaine, et c’est cela, je crois, qui est éminemment dangereux.

Donc la foi sans le doute, c’est ça qui est dangereux ?

Oui. Car ne pas douter du tout de quelque chose dont la réalité est objectivement hypothétique, ressemble quand même beaucoup - au sens propre - à de la folie. D’ailleurs, cette personne qui croit sans douter… ne doute-t-elle pas quand même un peu ? N’est-elle pas plutôt en train de se persuader qu’elle ne doute pas ? Au fond, peut-être qu’elle doute comme tout le monde, mais qu’elle ne supporte pas le doute en elle, et c’est peut-être cela qui la rend violente, agressive, notamment face au doute des autres, dans la mesure où le doute des autres la renvoie peut-être au doute qui est en elle, et qu’elle ne veut pas voir, qu’elle n’est pas capable de supporter. Enfin ce serait une lecture - pas la seule possible – du fanatisme.

Expliquez-nous cela un peu mieux...

Pour simplifier, on pourrait dire que tout le monde doute, que c’est normal de douter, mais que ce qui fait le fanatique, c’est qu’il ne supporte pas le doute en lui. Et c’est peut-être cela, dans certains cas, qui le rend si violent.

Mais nous pouvons, cher Philippe, croire autrement, croire non seulement en supportant le doute et même, en l’aimant. Je crois en Dieu, je n’en suis pas sûr mais croire son existence possible, simplement possible, donne un horizon, un sens à ma vie. Je crois en notre sursaut écologique collectif et cette possibilité me guide pour changer mes habitudes. Je crois que nous allons nous aimer toute la vie, je n’en suis pas sûr, j’en doute parfois mais je supporte ce doute en moi : c’est même lui qui me donne envie de faire tout mon possible pour que cette possibilité se réalise effectivement…

Voila une manière de croire, cher Philippe, qui ne fait pas perdre la raison mais vient au contraire la nourrir, la booster.

Il est beau de croire comme il est beau de savoir, mais à la condition de savoir que croire n’est pas savoir.

 

"Comment pouvons-nous relier la mort à la joie et non à la peur, à la tristesse ou à la colère ?"

Merci pour votre question, cher Loris, mais je ne vais, je crois, pas vous rassurer.

La mort fait peur évidemment car on ne sait pas ce que c’est, on ne sait rien d’elle, personne n’en est jamais revenu pour nous raconter, et même ceux qui l’ont frôlée, qui sont revenus d’une NDE, Near Death Experience, n’ont fait que l’approcher, pas la rencontrer vraiment pour tout nous raconter.

Vous voulez dire que la mort fait peur parce qu’on ne sait pas ce que c’est ?

Oui exactement, elle est même pour être plus précis angoissante. Quand on a peur de l’abandon ou de ne pas gagner assez d’argent, on sait de quoi on a peur. Quand on a peur de la mort on ne sait pas exactement de quoi on a peur, ce qui est une définition de l’angoisse.

L’idée de la mort peut aussi nous rendre, comme vous le dîtes, légitimement tristes car elle vient nous dire que quelque chose de notre lien avec ceux que nous aimons, quelque chose de notre relation avec ce monde, cette terre, ce soleil que nous aimons tant va être tranché, interrompu, que nous allons être séparés, et même l’être à un moment que nous n’aurons le plus souvent pas choisi.

Voilà en effet qui n’est pas de nature à rassurer Loris

Non, et Loris parlait aussi de colère. Et je crois en effet qu’il n’y a rien de plus sain que cette colère devant la mort injuste, devant cette mort qui est parfois un scandale, qui vient trop tôt, et frappe à l’aveugle, fauchant les meilleurs et épargnant les égoïstes ou les salauds.

Non, la mort, que vous m’invitez, je reprends vos termes Loris, à relier à la joie, ce n’est d’abord en effet pas la joie.

Et pourtant… La vraie joie n’est-elle pas de savoir dire oui à cette vie malgré la peur, la tristesse ou la colère, de savoir l’aimer quand même et y consentir, lui dire oui au sens du grand oui à la vie nietzschéen qui est un oui au tout de la vie, et pas simplement à ses bons côtés ?

La vraie joie n’est-elle de savoir aimer cette vie comme elle est, avec cette mort qui en fait partie et dont nous ne connaissons pas la véritable nature ?

La vraie joie n’est-elle, chez les animaux humains que nous sommes, animaux très conscients et donc aussi conscients de cette mort qui vient, une joie toujours paradoxale, une joie contrariée comme l’écrit si bien Clément Rosset mais une joie quand même, une joie malgré que, une joie bien que, une joie alors que, bref une joie menacée sans cesse mais d’autant plus puissante qu’elle sait jaillir, se déployer tout contre cela même qui la menace.

Nous allons mourir, nous allons perdre des êtres que nous aimons, nous avons perdu des êtres que nous aimons, mais c’est cette vie là qu’il faut apprendre à aimer et c’est peut-être là le secret de la vraie joie, cette joie lucide et contrariée que jamais nous ne toucherons si nous vivons sans cesse dans la passion de l’évitement, dans l’évitement de la peur, de la tristesse ou de la colère, mais que peut-être nous sentirons monter en nous à mesure que nous saurons nous ouvrir à cette peur, à cette tristesse, à cette colère

Mais il y a autre chose… La mort n’enlève rien à ce qui a été. Rien, même pas la mort, ne pourra faire que cela n’ait pas été… Cet amour que nous avons vécu, ce lien si beau entre nous, ce monde qui a surgi devant nos yeux pour se donner à contempler, cela a été, et c’est pour l’éternité que cela a été. La mort ne peut rien contre ce qui a été, contre la valeur éternelle de ce qui a été - voilà peut-être qui est de nature à nous mettre le cœur en joie.

Et puis enfin, imaginez… Si nous ne mourions pas, si nous étions immortels, que resterait-il du sel de notre vie ? Que resterait-il de cette urgence qui nous donne envie d’accomplir l’essentiel avant qu’il ne soit trop tard ? Que resterait-il, si nous étions immortels, de cette expérience de l’éternité que nous faisons parfois dans l’amour, dans l’amitié, dans la contemplation ?

Elle est peut-être là, la relation de la mort à la joie. Si nous étions immortels, si l’énigme effrayante de la mort ne venait troubler, et donner tout son sel, à nos existences, nous ne pouvons même pas imaginer la forme que prendrait notre joie de vivre.

 

"A quelles conditions un échec peut-il être vertueux ?"

 

Je vais tout de suite vous rassurer : je ne suis pas si optimiste que cela ! Jamais je ne vous dirais, comme certains auteurs américains apôtres de la pensée positive et du verre à moitié plein, que l’échec est une chance, que l’échec est une fête, que l’échec est un diplôme ! Je pense comme vous qu’il est des échecs parfaitement négatifs, des chutes qui ne sont suivies d’aucun rebond, des portes fermées qui n’ouvrent aucune fenêtre, des panneaux sens interdit qui ne sont en rien des panneaux indicateurs d’une autre route possible. Je ne suis en effet pas hégélien : la nuit n’annonce pas nécessairement l’aube qui permettra de la dépasser.

Vous voulez dire, contre Hegel et sa pensée de la dialectique, que l’échec peut être une nuit sans lumière, du négatif pur, absolu ?

Comme votre question l’indique, l’échec n’est vertueux que sous conditions et tout mon travail vise justement à définir les conditions à réunir pour que l’échec, toujours douloureux, fasse le moins mal possible. Alors allons-y !

1/ Première condition – vous avez employé dans votre question le mot de déni, eh bien justement : pas de déni de l’échec. Il ne peut y avoir vertu de l’échec s’il y a déni de l’échec. L’élève qui vient d’avoir un 6/20, balance sa copie au fond de son sac en disant que le prof note n’importe comment et ne relira jamais sa copie : déni de l’échec. Le grand patron qui part quand même avec son parachute doré malgré ses mauvais résultats : déni de l’échec… Quand on est ainsi dans le déni, on ne peut pas tirer un apprentissage de son ratage, on ne peut donc gagner ni en intelligence du réel, ni en humilité, ce qui est pourtant une des vertus de l’échec.

OK pas de déni, c’est la première condition, et la deuxième ?

2/ Pas d’identification à son échec. Mon échec n’est pas moi. C’est l’échec de mon projet, pas l’échec de ma personne. C’est l’échec de mon initiative, de mon idée, de ma mission, de mon entreprise, de ma chronique, mais ce n’est pas l’échec de ma personne. J’ai raté, je ne suis pas un raté. D’ailleurs c’est pareil avec le succès : j’ai réussi quelque chose, je ne suis pas un winner, je ne suis pas le king. De toute façon, nous ne sommes pas, nous n’avons, je le crois avec Sartre, aucune essence, nous ne faisons que devenir, alors nous ne pouvons pas être nuls ! En résumé c’est mon échec, mais ce n’est pas mon échec. C’est mon échec parce que je l’assume avec courage et sans déni, sans l’attribuer à autrui. Mais ce n’est pas mon échec, car ce n’est pas l’échec de mon moi.

3/ Troisième condition : prendre le temps d’entendre…ce que mon échec a à me dire ? Que me souffle-t-il à l’oreille ? Au début, on n’entend rien. La blessure à l’égo, les jacasseries des uns et des autres, le vacarme du monde font trop de bruit. Et puis après, on tend l’oreille… Mon échec me dit-il de continuer dans la même voie, de persévérer ? Ou au contraire de bifurquer, de faire autre chose, d’aller voir ailleurs ? Mon échec me dit-il que ce truc est fait pour moi parce que j’ai encore envie ou, au contraire, qu’il n’est pas fait pour moi et qu’un autre chemin d’existence me tend les bras ?

4/ Quatrième condition, suite logique de la troisième : être accompagné, car on réfléchit mieux à plusieurs, surtout quand la blessure d’ego nous fait mal aussi aux neurones. Etre accompagné par un ami, un ou une thérapeute, un coach, quelqu’un qui pose les bonnes questions et envoie les bonnes ondes.

5/ Cinquième condition : sortir de la pensée binaire, dichotomique. La vie n’est pas un tableau à deux entrées : ce n’est pas échec ou succès. C’est souvent les deux en même temps, échec et succès en même temps ; On peut réussir en se comportant mal. Ou rater en comprenant plein de trucs. On peut réussir en faisant comme tout le monde, et donc échouer dans sa singularité. Ou rater d’une manière qui nous ressemble, et alors on a quand même réussi quelque chose.

On peut surtout rater et être sur un chemin de progrès. Souvenons-nous du mot de Beckett, que le philosophe suisse Stanislas Wawrinka, qui est aussi joueur de tennis, s’est tatoué en grosses lettres sur l’avant-bras : « tu as échoué ? Essaie encore, échoue encore, mais échoue mieux !». C’est quand il a compris ça qu’il s’est mis à battre Federer et à gagner des grands Chelems. Echouer de mieux en mieux, c’est déjà réussir, non ?

Bref 5 conditions : pas de déni, pas d’identification, pas de précipitation, pas d’isolement, pas de pensée binaire. L’échec ne sera pas pour autant un fête, mais si ces 5 conditions sont réunies, il y a de fortes chances qu’il ne soit pas non plus simplement une défaite.