L’économiste sénégalais Chérif Salif Sy: « Une révolution, ça se pense»
L’économiste et coordonnateur du Forum mondial des alternatives
Chérif Salif Sy revient sur les émeutes qui ont fait onze morts au Sénégal
début mars. Dans ces journées de soulèvement, il voit une conséquence de l’incapacité
du néolibéralisme à tenir ses promesses.
Dakar (Sénégal).- Lors
des longues journées d’émeutes qui ont embrasé le Sénégal, début mars,
le salon de Chérif Salif Sy n’a pas désempli. Membres de partis d’opposition,
de mouvements anti-impérialistes et autres militants de la gauche
sénégalaise s’y sont succédé, débattant de longues heures de la
stratégie à tenir. « Ils sont presque tous venus me demander conseil.
Je le fais avec plaisir, mais c’est épuisant », avoue l’économiste
dans un sourire fatigué.
Si son avis est respecté, c’est que Chérif Salif Sy cumule
savoir de chercheur (il est à la fois économiste et politiste de formation),
expérience de haut fonctionnaire (il a été conseiller au cabinet du président
Abdoulaye Wade au début des années 2000) et expérience du monde associatif : il
est aujourd'hui coordonnateur du Forum mondial des alternatives et directeur du
Forum du Tiers-Monde.
L’économiste nous reçoit dans ce même salon, au rez-de-chaussée
de sa maison de la cité Fayçal, en banlieue de Dakar, pour revenir sur ces
journées de colère. L’expression d'un « mécontentement profond et durable
» qui traverse selon lui la société sénégalaise, et qu'il attribue à l’incapacité
du néo-libéralisme à tenir ses promesses de prospérité.
Pourquoi les Sénégalais et Sénégalaises ont-ils pris la
rue, début mars – conduisant à des émeutes dont on dit déjà qu’elles resteront
dans l’histoire sociale du pays ?
Chérif Salif Sy : Notre
pays a déjà connu des crises et des soulèvements : en 1960-1961, en 1968, en 1980
(lors de ce qu’on a appelé les émeutes du pain), en 2011... Mais pour l’essentiel
il s’agissait de problèmes politiques et estudiantins. Là, la différence est
que toutes les franges de la société sont descendues dans la rue : ceux qui se
sentent marginalisés, très peu respectés par le pouvoir et qui dénoncent cette arrogance
; les gens enfermés depuis un an [à cause des restrictions liées à la
lutte contre la pandémie de Covid-19 – ndlr] et qui y ont vu une
occasion de respirer ; le grand banditisme qui en a profité pour régler des
comptes...
C’était un mélange de quantités de frustrations qui durent
dans le temps. Personnellement, je pense que les jeunes d’Afrique – et les moins
jeunes d’ailleurs – n’arrivent plus à tenir face à la profonde détermination
par l’extérieur (organisations internationales, entreprises étrangères...)
de leurs conditions de vie. C’est une question de fond pour comprendre nos
problèmes. Le mal vient de loin. Les pays africains ont été piégés dès la
sortie de la Seconde
Guerre mondiale, malgré la lutte pour l’indépendance qui
a été le fait d’Africains, lorsque les Américains se sont rendu compte qu’ils
étaient devenus la plus grande puissance du monde et qu’ils ont voulu aller plus
loin en approfondissant le libre-échange sur la planète.
L’ingénieux Robert Mc Namara [président de la Banque
mondiale de 1968 à 1981 – ndlr] s’est dit, devant la surabondance de
liquidités de l’après-guerre, qu’il n’y avait que deux secteurs qui
pouvaient absorber tout ce surplus d’argent dans le monde : l’économie
américaine, d’une part, et les pays qui venaient d’avoir leur
indépendance et qui avaient besoin de construire des usines, des écoles,
des hôpitaux, d’autre part. Mc Namara a donc suggéré au président
américain de donner cet argent aux pays dits sous-développés : c’est ce que j’appelle
l’endettement forcé. C’est un endettement forcé parce qu’en réalité des pays
comme le Sénégal n’en avaient pas besoin. Puis les politiques d’ajustement
structurel sont arrivées dans les années 1980, et leur premier souci a été d’arrêter
tous les objectifs sociaux : plus de construction d’écoles, plus d’hôpitaux. Ça
s’est tellement aggravé qu’au début des années 1990, la Banque mondiale a commencé
à évoquer la nécessité de « filets de sécurité ». Mais c’était trop tard :
cette intrusion par le biais de la dette du Fonds monétaire international (FMI)
et de la Banque mondiale avait accéléré le processus d’intégration des
économies dans le libre-échange tel que voulu par les États-Unis. Après l’échec
relatif de l’ajustement structurel, enfin, le consensus de Washington est
arrivé : en résumé, des politiques de libéralisation (décloisonnement, désintermédiation
et déréglementation, les « 3D » comme on les appelle) qui se sont traduites concrètement
dans notre pays par trois autres « D » : la décrédibilisation de l’État, sa
déresponsabilisation et sa destruction.
Pour qualifier la situation économique du Sénégal aujourd'hui
(6% de taux de croissance avant l’épidémie de Covid-19), vous parlez de « croissance
appauvrissante» ...
On n’a pas tardé à constater que plus une intégration était
poussée, plus il y avait d’investissements étrangers directs, plus la pauvreté
galopait. Il y avait une contradiction ! En plus de cela, on a repris des vieilles
idées de Rostow sur la croissance économique, considérant que le développement
était une graine qui avait poussé dans les grands pays industrialisés, qu’il fallait
prendre, semer et que cela donnerait les mêmes résultats ailleurs.
Malheureusement ça n’a donné de résultats nulle part dans les pays dits
sous-développés.
Le système capitaliste, malgré ses prétentions, est incapable
de se dupliquer.
Ces dernières années, plus on parlait d’augmentation du
taux de croissance, plus il y avait de pauvreté.
C'est pourquoi j’ai réinventé le concept de « croissance
appauvrissante » : une croissance qui ne crée pas d’emploi ni de richesse
additionnelle pour les pauvres.
Dans les pays dits développés, on peut observer des taux
de croissance relativement faibles qui n’entament pas (globalement en tout cas)
les conditions de vie dela population. Ici, c’est le contraire.
La raison est que dans les pays développés, la ressource
dont on dispose le plus est le capital. Et le capital, il faut l’admettre,
jusqu’à cette période de financiarisation de l’économie, a été fortement
injecté dans le secteur productif. Alors qu’ici la ressource dont nous
disposons le plus est la main-d’oeuvre, et elle n’est que très légèrement
insérée dans le secteur productif. Imaginez : au Sénégal, qui est pourtant avec
la Côte d’Ivoire le pays en meilleure position [économique] en Afrique
de l'Ouest, le secteur public moderne et le secteur privé moderne n’arrivent
pas à fournir plus de 500 000 emplois à une population de 16 millions
d'habitants ! C’est extrêmement grave.
C’est comme si on avait jeté toute cette jeunesse, toute
cette main-d’œuvre, dans des fossés au bord de la route. Je crois que tout
vient de là. Le malaise est très profond. Les États sont étouffés, l’intelligentsia
est étouffée, la jeunesse n’a pas de débouché, qu’elle ait des formations ou
pas.
Les chefs d'État et de gouvernement ouest africains ont-ils
aussi une responsabilité dans ce que vous appelez cette trop grande «
détermination par l’extérieur » ?
Bien sûr. Pourquoi le Sénégal et tant de pays continuent-ils
d’accepter cette détermination par l’extérieur ? Sur toutes les questions
essentielles, les décisions fondamentales nous viennent de l’extérieur.
La politique budgétaire, les politiques agricoles : c’est
la Banque mondiale qui nous dit que c’est tel programme qu’il faut appliquer.
La politique industrielle est déterminée par l'indicateur « Doing business
», également produit par la Banque mondiale, qui a pour effet de formater le
pays pour que l’investissement étranger puisse s’y déployer. En continuant à
accepter ça, le gouvernement sénégalais a une responsabilité. Il ne faut pas s’étonner
que les frustrations soient partout, et qu’elles explosent.
Qu’aurait dû faire le président Macky Sall ?
Réguler ! Vous ne pouvez pas, par exemple, laisser Total
vendre près de 40 % du carburant au Sénégal, ça n’est pas acceptable. Ça mène à
des oligarques, des oligopoles. Il faut fractionner, en donner un peu plus aux
autres. Il y a aussi le problème des Accords de partenariat économique [APE,
visant à développer le libre-échange avec l’Union européenne –
ndlr]. Même les études de la Banque mondiale le disent : ils provoquent des
pertes considérables en droits de douane, mais aussi en termes de freins à l’industrialisation.
C’est inconcevable que tant de grandes entreprises françaises
et américaines soient devenues puissantes et solides grâce à un accompagnement
de leur
État, dans le cadre d’un protectionnisme bien pensé, mais
qu’on refuse aux pays africains de faire du protectionnisme. L’ouverture est
déséquilibrée. On ne peut pas soumettre comme ça les pays brusquement à un
libre-échange fondé sur des avantages comparatifs.
Les avantages comparatifs se résument à ce que celui qui
est le plus fort prend ce qu’il peut – alors que des jeunes nations ont besoin
de se déployer sur la base d’avantages coopératifs.
Pour des changements qui servent véritablement le
peuple, il faut un projet de société alternatif au néolibéralisme qui nous
gouverne. Car c’est le néolibéralisme adossé au capitalisme qui est en crise à
travers la planète. La crise n’est pas seulement sénégalaise : elle est une crise
du système dominant. Stéphane Hessel, ça n’est pas au Sénégal qu’il
a écrit Indignez-vous !. Il y a une crise planétaire d’un système qui
refoule la population, qui périphérise les États du Sud et qui cause des dégâts
ininterrompus. Voyez les soulèvements populaires depuis les Printemps arabes en
2011 : il y a une simultanéité, une ampleur et une radicalité, dans toutes les
régions du monde...
Mais pour arriver à une révolution, il faut une
véritable formation pour connaître son histoire, son passé, savoir à quel point
on est déterminé par l’extérieur, utiliser la science et la technologie pour
installer son peuple dans une ère de prospérité. Et nous apparaissons comme
incapables de le faire.
Pourquoi ?
Le Sénégal, avec le Mali notamment, fait partie des pays
d’Afrique de l’Ouest qui ont très tôt embrassé des idées de gauche et des idées
anti-impérialistes. Des Maliens et Sénégalais étaient dans les mouvements de résistance
en France et à Londres. Des gens comme Tiemoko Garan Kouyaté ou Lamine Senghor
étaient membres du Parti communiste français. Mais le problème des mouvements
anti-impérialistes au Sénégal aujourd’hui est qu’il n’y a pas d’éducation, pas
de formation. L’ajustement structurel a été un moment de dépolitisation de la
société. Les jeunes ont cessé avec la culture militante, les partis à partir de
1975 n’avaient plus d’école de formation, on a décrédibilisé les communistes,
organisé le manque de visibilité des leaders anti-impérialistes en interdisant certains
journaux... Cela a produit une génération qui n’a plus de conscience
historique.
Qu’a-t-elle oublié dont elle devrait se souvenir aujourd’hui
?
Qu’il y a trente ans, nos langues étaient interdites au
Parlement. Qu’on ne pouvait pas y mettre nos habits traditionnels. Que des gens
se sont battus pour l’indépendance et le multipartisme. Que ce sont des batailles
successives qui nous ont donné la liberté d’expression qu’on a aujourd’hui.
Or aujourd’hui une partie de la jeunesse militante revendique
une « alternance générationnelle ». Mais aucune génération seule n’a jamais
changé un pays ! Les progrès dont bénéficie un peuple sont cumulatifs. Au
Sénégal, ils viennent des combats pour l’indépendance, de la grève générale en
Afrique de l'Ouest de 1946... Il y a eu des batailles, et certains de ceux qui
les ont menées sont toujours en vie : il faut construire des passerelles pour
apprendre de ces gens-là. Abdoulaye Bathily [professeur d’histoire et
figure de gauche sénégalaise] est encore vivant,
Amadou-Mahtar M'Bow[ancien homme d’État et ancien directeur de l’Unesco]est là, [l’écrivain et ancien ministre] Cheikh
Hamidou Kane est là. Il suffit d’aller chez lui et il vous racontera
comment nous avons obtenu l’indépendance !
Si on les écoutait davantage, peut-être y aurait-il
moins de révoltes et plus de révolution. Car le résultat des révoltes, c’est
que dans les dix ans qui suivent, le pouvoir retombe entre les mains des
autocrates qui avaient été chassés. La révolution, elle, se pense.
