mond

Wednesday, April 21, 2021

L’économiste sénégalais Chérif Salif Sy: « Une révolution, ça se pense»

 

L’économiste et coordonnateur du Forum mondial des alternatives Chérif Salif Sy revient sur les émeutes qui ont fait onze morts au Sénégal début mars. Dans ces journées de soulèvement, il voit une conséquence de l’incapacité du néolibéralisme à tenir ses promesses.

Dakar (Sénégal).- Lors des longues journées d’émeutes qui ont embrasé le Sénégal, début mars, le salon de Chérif Salif Sy n’a pas désempli. Membres de partis d’opposition, de mouvements anti-impérialistes et autres militants de la gauche sénégalaise s’y sont succédé, débattant de longues heures de la stratégie à tenir. « Ils sont presque tous venus me demander conseil. Je le fais avec plaisir, mais c’est épuisant », avoue l’économiste dans un sourire fatigué.

Si son avis est respecté, c’est que Chérif Salif Sy cumule savoir de chercheur (il est à la fois économiste et politiste de formation), expérience de haut fonctionnaire (il a été conseiller au cabinet du président Abdoulaye Wade au début des années 2000) et expérience du monde associatif : il est aujourd'hui coordonnateur du Forum mondial des alternatives et directeur du Forum du Tiers-Monde.

L’économiste nous reçoit dans ce même salon, au rez-de-chaussée de sa maison de la cité Fayçal, en banlieue de Dakar, pour revenir sur ces journées de colère. L’expression d'un « mécontentement profond et durable » qui traverse selon lui la société sénégalaise, et qu'il attribue à l’incapacité du néo-libéralisme à tenir ses promesses de prospérité.

 

Pourquoi les Sénégalais et Sénégalaises ont-ils pris la rue, début mars – conduisant à des émeutes dont on dit déjà qu’elles resteront dans l’histoire sociale du pays ?

Chérif Salif Sy : Notre pays a déjà connu des crises et des soulèvements : en 1960-1961, en 1968, en 1980 (lors de ce qu’on a appelé les émeutes du pain), en 2011... Mais pour l’essentiel il s’agissait de problèmes politiques et estudiantins. Là, la différence est que toutes les franges de la société sont descendues dans la rue : ceux qui se sentent marginalisés, très peu respectés par le pouvoir et qui dénoncent cette arrogance ; les gens enfermés depuis un an [à cause des restrictions liées à la lutte contre la pandémie de Covid-19 – ndlr] et qui y ont vu une occasion de respirer ; le grand banditisme qui en a profité pour régler des comptes...

C’était un mélange de quantités de frustrations qui durent dans le temps. Personnellement, je pense que les jeunes d’Afrique – et les moins jeunes d’ailleurs – n’arrivent plus à tenir face à la profonde détermination par l’extérieur (organisations internationales, entreprises étrangères...) de leurs conditions de vie. C’est une question de fond pour comprendre nos problèmes. Le mal vient de loin. Les pays africains ont été piégés dès la sortie de la Seconde

Guerre mondiale, malgré la lutte pour l’indépendance qui a été le fait d’Africains, lorsque les Américains se sont rendu compte qu’ils étaient devenus la plus grande puissance du monde et qu’ils ont voulu aller plus loin en approfondissant le libre-échange sur la planète.

L’ingénieux Robert Mc Namara [président de la Banque mondiale de 1968 à 1981 – ndlr] s’est dit, devant la surabondance de liquidités de l’après-guerre, qu’il n’y avait que deux secteurs qui pouvaient absorber tout ce surplus d’argent dans le monde : l’économie américaine, d’une part, et les pays qui venaient d’avoir leur indépendance et qui avaient besoin de construire des usines, des écoles, des hôpitaux, d’autre part. Mc Namara a donc suggéré au président américain de donner cet argent aux pays dits sous-développés : c’est ce que j’appelle l’endettement forcé. C’est un endettement forcé parce qu’en réalité des pays comme le Sénégal n’en avaient pas besoin. Puis les politiques d’ajustement structurel sont arrivées dans les années 1980, et leur premier souci a été d’arrêter tous les objectifs sociaux : plus de construction d’écoles, plus d’hôpitaux. Ça s’est tellement aggravé qu’au début des années 1990, la Banque mondiale a commencé à évoquer la nécessité de « filets de sécurité ». Mais c’était trop tard : cette intrusion par le biais de la dette du Fonds monétaire international (FMI) et de la Banque mondiale avait accéléré le processus d’intégration des économies dans le libre-échange tel que voulu par les États-Unis. Après l’échec relatif de l’ajustement structurel, enfin, le consensus de Washington est arrivé : en résumé, des politiques de libéralisation (décloisonnement, désintermédiation et déréglementation, les « 3D » comme on les appelle) qui se sont traduites concrètement dans notre pays par trois autres « D » : la décrédibilisation de l’État, sa déresponsabilisation et sa destruction.

Pour qualifier la situation économique du Sénégal aujourd'hui (6% de taux de croissance avant l’épidémie de Covid-19), vous parlez de « croissance appauvrissante» ...

On n’a pas tardé à constater que plus une intégration était poussée, plus il y avait d’investissements étrangers directs, plus la pauvreté galopait. Il y avait une contradiction ! En plus de cela, on a repris des vieilles idées de Rostow sur la croissance économique, considérant que le développement était une graine qui avait poussé dans les grands pays industrialisés, qu’il fallait prendre, semer et que cela donnerait les mêmes résultats ailleurs. Malheureusement ça n’a donné de résultats nulle part dans les pays dits sous-développés.

Le système capitaliste, malgré ses prétentions, est incapable de se dupliquer.

Ces dernières années, plus on parlait d’augmentation du taux de croissance, plus il y avait de pauvreté.

C'est pourquoi j’ai réinventé le concept de « croissance appauvrissante » : une croissance qui ne crée pas d’emploi ni de richesse additionnelle pour les pauvres.

 

Dans les pays dits développés, on peut observer des taux de croissance relativement faibles qui n’entament pas (globalement en tout cas) les conditions de vie dela population. Ici, c’est le contraire.

La raison est que dans les pays développés, la ressource dont on dispose le plus est le capital. Et le capital, il faut l’admettre, jusqu’à cette période de financiarisation de l’économie, a été fortement injecté dans le secteur productif. Alors qu’ici la ressource dont nous disposons le plus est la main-d’oeuvre, et elle n’est que très légèrement insérée dans le secteur productif. Imaginez : au Sénégal, qui est pourtant avec la Côte d’Ivoire le pays en meilleure position [économique] en Afrique de l'Ouest, le secteur public moderne et le secteur privé moderne n’arrivent pas à fournir plus de 500 000 emplois à une population de 16 millions d'habitants ! C’est extrêmement grave.

C’est comme si on avait jeté toute cette jeunesse, toute cette main-d’œuvre, dans des fossés au bord de la route. Je crois que tout vient de là. Le malaise est très profond. Les États sont étouffés, l’intelligentsia est étouffée, la jeunesse n’a pas de débouché, qu’elle ait des formations ou pas.

Les chefs d'État et de gouvernement ouest africains ont-ils aussi une responsabilité dans ce que vous appelez cette trop grande « détermination par l’extérieur » ?

Bien sûr. Pourquoi le Sénégal et tant de pays continuent-ils d’accepter cette détermination par l’extérieur ? Sur toutes les questions essentielles, les décisions fondamentales nous viennent de l’extérieur.

La politique budgétaire, les politiques agricoles : c’est la Banque mondiale qui nous dit que c’est tel programme qu’il faut appliquer. La politique industrielle est déterminée par l'indicateur « Doing business », également produit par la Banque mondiale, qui a pour effet de formater le pays pour que l’investissement étranger puisse s’y déployer. En continuant à accepter ça, le gouvernement sénégalais a une responsabilité. Il ne faut pas s’étonner que les frustrations soient partout, et qu’elles explosent.

Qu’aurait dû faire le président Macky Sall ?

 

Réguler ! Vous ne pouvez pas, par exemple, laisser Total vendre près de 40 % du carburant au Sénégal, ça n’est pas acceptable. Ça mène à des oligarques, des oligopoles. Il faut fractionner, en donner un peu plus aux autres. Il y a aussi le problème des Accords de partenariat économique [APE, visant à développer le libre-échange avec l’Union européenne – ndlr]. Même les études de la Banque mondiale le disent : ils provoquent des pertes considérables en droits de douane, mais aussi en termes de freins à l’industrialisation.

C’est inconcevable que tant de grandes entreprises françaises et américaines soient devenues puissantes et solides grâce à un accompagnement de leur

État, dans le cadre d’un protectionnisme bien pensé, mais qu’on refuse aux pays africains de faire du protectionnisme. L’ouverture est déséquilibrée. On ne peut pas soumettre comme ça les pays brusquement à un libre-échange fondé sur des avantages comparatifs.

Les avantages comparatifs se résument à ce que celui qui est le plus fort prend ce qu’il peut – alors que des jeunes nations ont besoin de se déployer sur la base d’avantages coopératifs.

Pour des changements qui servent véritablement le peuple, il faut un projet de société alternatif au néolibéralisme qui nous gouverne. Car c’est le néolibéralisme adossé au capitalisme qui est en crise à travers la planète. La crise n’est pas seulement sénégalaise : elle est une crise du système dominant. Stéphane Hessel, ça n’est pas au Sénégal qu’il a écrit Indignez-vous !. Il y a une crise planétaire d’un système qui refoule la population, qui périphérise les États du Sud et qui cause des dégâts ininterrompus. Voyez les soulèvements populaires depuis les Printemps arabes en 2011 : il y a une simultanéité, une ampleur et une radicalité, dans toutes les régions du monde...

Mais pour arriver à une révolution, il faut une véritable formation pour connaître son histoire, son passé, savoir à quel point on est déterminé par l’extérieur, utiliser la science et la technologie pour installer son peuple dans une ère de prospérité. Et nous apparaissons comme incapables de le faire.

Pourquoi ?

Le Sénégal, avec le Mali notamment, fait partie des pays d’Afrique de l’Ouest qui ont très tôt embrassé des idées de gauche et des idées anti-impérialistes. Des Maliens et Sénégalais étaient dans les mouvements de résistance en France et à Londres. Des gens comme Tiemoko Garan Kouyaté ou Lamine Senghor étaient membres du Parti communiste français. Mais le problème des mouvements anti-impérialistes au Sénégal aujourd’hui est qu’il n’y a pas d’éducation, pas de formation. L’ajustement structurel a été un moment de dépolitisation de la société. Les jeunes ont cessé avec la culture militante, les partis à partir de 1975 n’avaient plus d’école de formation, on a décrédibilisé les communistes, organisé le manque de visibilité des leaders anti-impérialistes en interdisant certains journaux... Cela a produit une génération qui n’a plus de conscience historique.

Qu’a-t-elle oublié dont elle devrait se souvenir aujourd’hui ?

Qu’il y a trente ans, nos langues étaient interdites au Parlement. Qu’on ne pouvait pas y mettre nos habits traditionnels. Que des gens se sont battus pour l’indépendance et le multipartisme. Que ce sont des batailles successives qui nous ont donné la liberté d’expression qu’on a aujourd’hui.

Or aujourd’hui une partie de la jeunesse militante revendique une « alternance générationnelle ». Mais aucune génération seule n’a jamais changé un pays ! Les progrès dont bénéficie un peuple sont cumulatifs. Au Sénégal, ils viennent des combats pour l’indépendance, de la grève générale en Afrique de l'Ouest de 1946... Il y a eu des batailles, et certains de ceux qui les ont menées sont toujours en vie : il faut construire des passerelles pour apprendre de ces gens-là. Abdoulaye Bathily [professeur d’histoire et figure de gauche sénégalaise] est encore vivant,

Amadou-Mahtar M'Bow[ancien homme d’État et ancien directeur de l’Unesco]est là, [l’écrivain et ancien ministre] Cheikh Hamidou Kane est là. Il suffit d’aller chez lui et il vous racontera comment nous avons obtenu l’indépendance !

Si on les écoutait davantage, peut-être y aurait-il moins de révoltes et plus de révolution. Car le résultat des révoltes, c’est que dans les dix ans qui suivent, le pouvoir retombe entre les mains des autocrates qui avaient été chassés. La révolution, elle, se pense.