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Tuesday, December 02, 2025

Ne reconnait-on le bonheur qu’au bruit qu’il fait en partant ?

On parle du bonheur qui vient et qui va, avec la question de Julia : "Ne reconnait-on le bonheur qu’au bruit qu’il fait en partant ?"

Merci chère Julia pour cette belle question, en écho à la jolie phrase de Prevert : « j’ai reconnu le bonheur au bruit qu’il a fait en partant ». Comme elle sonne vraie, si souvent, cette phrase : trop souvent nous ne savons pas reconnaître le bonheur quand il est là, car nous sommes dispersés, inattentifs, trop obsédés de l’avenir, trop soumis à la dictature des choses à faire, alors que la première chose qu’il y aurait à faire, c’est de s’ouvrir au bonheur présent et de savoir le goûter… Ce ne serait d’ailleurs pas, au sens propre, une « chose à faire », mais une manière d’être, d’être simplement présent au bonheur présent…

Et puis les ennuis arrivent, une maladie, un deuil, un échec, un être aimé qui ne nous aime plus, pourquoi d’ailleurs ? On ne sait pas… Et alors on comprend, maintenant que le bonheur s’en est allé, alors on comprend que l’on a été heureux, avec cette particularité propre à la conscience selon Hegel, d’être toujours conscience de ce qui a été, de venir toujours trop tard.

Comme si c’était la conscience de quelque chose de passé. Il y a une image très forte en philosophie, c’est la chouette de Ninerve. C’est l’animal qu’on attache à la Deesse de la sagesse , Deesse de la philosophie chez les romains, Athena chez les Grecs. 

 

Ah bon, c’est-à-dire ? Vous pensez à la chouette de Minerve ?

Oui c’est une des manières, pas la seule d’ailleurs, d’entendre la célèbre affirmation de Hegel, « la chouette de Minerve ne prend son envol qu’au crépuscule »… Si la chouette est la conscience du bonheur, alors au moment où elle s’envole, c’est que le bonheur n’est plus… Nous avons le recul, la distance pour le penser, mais nous avons cette distance car il s’en est allé…

Mais ca veut dire que la deesse de la philosophie s’envole au moment ou le bonheur n’est plus là ? 

Voila, on peut penser ce qui a été paracerque cela n’est plus

 

Mais je vous sens tristes, déçus, touchés, et c’est vous soudain qui avez des airs de chouette mélancolique, nostalgiques du bonheur qui n’est plus, alors je vais vous rassurer, et vous proposer deux méthodes existentielles pour faire mentir la phrase de Prévert :

La première, c’est la méthode épicurienne : savoir se réjouir du bonheur présent, en montant en conscience de ce bonheur, en sachant se remplir de ce bonheur, ici et maintenant…

Très bien, mais on fait comment ?

Eh bien il nous faut pour cela un concept, le concept de contingence, c’est en cela qu’il s’agit d’une méthode philosophique… La contingence, c’est quand ce qui est aurait pu ne pas être…

Ce soleil sur ma joue, il aurait pu ne pas être, ma rencontre avec toi dans ce train, elle aurait pu ne pas être (d’ailleurs j’avais manqué le train d’avant), le simple fait d’être vivant, cela aussi est au plus haut point contingent, imaginez le miracle de la rencontre de ce spermatozoïde avec cette ovule, et je ne parle même pas de celle de vos parents… La vie sur terre, elle aurait pu ne pas être, ce monde même, il aurait pu ne pas être, et pourtant il est ! Et en plus j’existe, et je sens ce soleil sur mon front, et je t’ai rencontré, et nous avons la chance de nous aimer et de sentir ce café du matin déclencher dans notre sang cette féroce joie de vivre ! Bref, vous avez compris la méthode Epicure : plus je mesure combien ce bonheur aurait pu ne pas être, plus donc je l’embrasse au travers du concept de contingence, plus je suis en mesure d’en jouir, de le ressentir

Ok pour la méthode Épicure, une autre méthode docteur ?

Oui Ali tout à fait, une méthode proustienne : savoir se réjouir, au présent, du bonheur passé. Parce qu’on est capable d’y replonger, par la grâce de la réminiscence, on est capable de le goûter à nouveau, on sent alors combien la mémoire est vivante, ce pouvoir qu’elle a de venir balayer la nostalgie… La recherche de Proust regorge de scènes de réminiscence délicieuses : c’est le tissu d’une serviette qui en rappelle un autre, et soudain c’est un merveilleux bain de mer qui revient, c’est une madeleine se dispersant dans du thé, et soudain c’est la chaleur d’un goûter de l’enfance qui revient… Mais il faut insister un peu dans la réminiscence, prendre un peu de temps, oh pas une heure, mais quelques secondes, juste quelques secondes en vraie conscience, en mode avion, sans mails qui arrivent, quelques secondes pour laisser le passé revenir, ce détail en appeler un autre, cette impression en appeler une autre, et alors on comprend : la nostalgie vient nous mordre simplement parce que nous sommes inattentifs, mais si nous donnons sa chance au bon souvenir, si nous ne savons l’accueillir vraiment, alors il ne nous rend pas nostalgiques mais heureux à nouveau, et même, puisque nos souvenirs ne sont jamais deux fois les mêmes, puisque nos souvenirs sont en partie des fictions, il nous rend même heureux d’un bonheur nouveau.

Alors nous pouvons revenir sur la phrase de Prévert : « j’ai reconnu le bonheur au bruit qu’il a fait en partant » et lui opposer, retrouvant là la beauté du geste proustien : « j’ai reconnu le bonheur, au bruit qu’il a fait en revenant »

 

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