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Tuesday, December 02, 2025

"Pourquoi la gentillesse a-t-elle si souvent mauvaise presse ?"

 

  "Pourquoi la gentillesse a-t-elle si souvent mauvaise presse ?"

On prête volontiers au méchant toutes les qualités : intelligence et calcul, dureté et persévérance ; on va même jusqu’à affirmer qu’il faudrait être méchant pour réussir. Le gentil, lui, il n’a vraiment que sa gentillesse ! « Il est gentil », un peu trop peut-être, pas très futé quoi… On trouve même en Normandie ce proverbe : « gentillesse n’a qu’un œil ».

Si le gentil n’a qu’un œil, c’est qu’il ne voit pas les roues tourner, qu’il finit toujours par se faire avoir ?

Exactement. Le gentil ne pourrait ni voir les roues tourner ni écrire un bon roman puisque, comme l’a écrit Gide, « on ne fait pas de bonne littérature avec de bons sentiments ». Il me semble pourtant qu’il y a dans le Nouveau Testament quelques passages assez bien trouvés, où il est quand même pas mal question d’amour et de tendresse du cœur. Mais passons, laissons la Bible, laissons aussi les pages sublimes du poète persan Rumi sur la bonté et revenons à votre question : pourquoi la gentillesse a-t-elle si souvent mauvaise presse ?

 

Croit-on le gentil trop tendre, mal armé pour la compétition, pas assez adapté à la dureté de la vie ? Il faudrait alors relire Darwin, et cesser de véhiculer à son sujet un contresens : ce ne sont pas les plus forts qui survivent mais ceux qui savent s’entraider, se montrer solidaires. C’est l’entraide et la solidarité, c’est la gentillesse qui nous rend forts.

Mais l’entraide, la solidarité… ce n’est pas exactement de la gentillesse ?

Et pourquoi pas ?

C’est peut-être pour cette raison que la gentillesse a si souvent mauvaise presse : on la voit comme le parent pauvre de la bonté, la forme a minima de la générosité ou de la compassion, la forme simplement subjective de cette solidarité que l’Etat peut organiser à grande échelle. Mais pourquoi ne pas la voir, au contraire, comme la vérité profonde, le cœur même de toutes ces vertus ?

Est gentil celui qui a le cœur ouvert, qui est sensible à la fragilité de l’autre et veut son bien. Est gentil le professeur qui souhaite le progrès de ses élèves. Est gentille la manageuse qui souhaite le développement de ses collaborateurs, qui aime déléguer et ne le fait pas à contre-cœur. Est gentil l’ami qui sait vous écouter et que votre peine touche. Est gentil celui qui fait preuve de bonté, de douceur, de délicatesse, de compassion. C’est grave ? Est-ce que ça empêche nécessairement de réussir ?

Et que penser de celui ou de celle qui veut réussir mais pas à n’importe quel prix, réussir mais en réussissant en même temps à bien se comporter ? Ne fait-il pas alors preuve de cette élégance de gentilhomme dans laquelle le philosophe Emmanuel Jaffelin voit une des plus belles formes de la gentillesse ? N’est-il pas plus fort que celui qui est prêt à tout pour prendre la place des autres ?

Qu’est-ce qu’avoir du pouvoir ? Est-ce simplement le prendre aux autres ? Ou N’est-ce pas aussi leur en donner ? Le professeur qui fait grandir ses élèves leur donne du pouvoir et c’est de la que vient, en retour, son pouvoir sur eux. Avoir du pouvoir, c’est donner du pouvoir. Comme la rock star charismatique qui nous donne des ailes. Comme la personne à côté de qui on bosse et qui nous donne envie de faire mieux chaque jour. Ce charisme qui nous donne des ailes, des désirs, de la force… Et si on le rebaptisait « gentillesse » ? Ce ne serait pas absurde puisqu’il nous fait tant de bien...

Il faudrait être méchant pour réussir ? Non, je crois qu’il vaut mieux avoir du talent. Et en premier lieu celui de porter et d’inspirer les autres. De les comprendre aussi, ce que l’ouverture du cœur permet peut-être un peu mieux que le désir de les écraser. De toute façon le temps, bien souvent, aura raison du méchant. Il finira par rencontrer plus méchant que lui et, quand bien même cela n’arriverait jamais, il aura vécu toute sa vie dans cette crainte.

Karim Leklou, césar du meilleur acteur 2025 il y a quelques jours, a dédié son prix « à tous les gentils ». C’est une habitude que l’on devrait tous prendre : valoriser les gentils, les doux, les généreuses, les délicats, les tendres, sortir enfin de cette vision viriliste débile du méchant efficace et stratège, et pour cela, se souvenir de cette bonne nouvelle : la gentillesse n’interdit pas le talent.

 

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