La gauche française peut-elle nourrir en retour la créativité tunisienne ?
Par Mondher Benarous
La
révolution démocratique et populaire en cours en Tunisie peut éclairer les
questionnements des mouvements sociaux en France; la critique des illusions de
la gauche française peut nourrir en retour la créativité tunisienne.
Les
habitudes coloniales font que la gauche française apparaît souvent donneuse de
leçons vis-à-vis du reste du monde, en particulier du Maghreb. Entre la
complaisance du directeur général du FMI, le socialiste Dominique Strauss-Kahn,
à l'égard de la dictature (au nom de ses « performances économiques »
néolibérales!) les circonvolutions rhétoriques d'un Bertrand Delanoë, les
relations troubles d'Elisabeth Guigou, les complicités de l'Internationale
Socialiste ou même l'incapacité des gauches radicales à organiser concrètement
la solidarité avant la chute de Ben Ali : les gauches feraient mieux de se
taire et de se mettre à l'école tunisienne. Il faudrait plutôt suivre les
conseils du sous-commandant Marcos depuis des montagnes mexicaines du Chiapas
en 1995 : « nous avons appris à écouter; avant, on avait appris à parler, comme
toute la gauche » !
Tant
du côté de la France que de la Tunisie, les gauches, qu'elles se disent «
réformistes » ou « révolutionnaires », aiment bien les dogmes, les « modèles »,
les schémas tout faits. Elles ont du mal avec le caractère inédit des
événements imprévus comme la révolution en Tunisie ou le mouvement des
retraites en France. Ici et là-bas, les politiciens et les militants installés
préfèrent les mythologies issues du passé à l'inventivité populaire en actes.
Au printemps 2010, beaucoup dans la gauche française avaient prématurément
enterré les résistances sociales. Début décembre, beaucoup dans une opposition
tunisienne vieillie voyaient Ben Ali repartir pour un tour présidentiel en
2014. Désorientés par une longue période de bipolarisation politique entre le
pouvoir dictatorial et les islamistes et peu capables de bâtir une position
alternative au régime en place comme à la régression fondamentaliste, tout en
défendant le droit à une démocratie pluraliste pour tous (islamistes inclus),
ils n'étaient guère sensibles aux formes originales de politisation portées par
une nouvelle génération de blogueurs, de rappeurs, de slameurs, de diplômés
chômeurs et précaires, de syndicalistes, d'artistes, d'avocats, etc. Une
politisation qui scelle la mort symbolique de la vieille gauche, à moins
qu'elle ne rebondisse sur la scène politicienne dans des combinaisons dont elle
a malheureusement le savoir-faire.
Si
les ressources du passé sont précieuses, c'est dans l'aide qu'elles peuvent
nous apporter pour transformer l'impossible en possible, en ouvrant les
imaginaires politiques. C'est ainsi que des actes de courage inscrits dans le
quotidien le plus banal peuvent contribuer à soulever des montagnes. « Dans la
rencontre amoureuse des regards, dans la fulgurance de l'événement,
l'infiniment petit domine l'infiniment grand». Les Français ont commencé à le
faire à l'automne 2010 dans un mouvement inabouti mais porteur d'avenir. Les
Tunisiens le font avec plus de vigueur, dans les tâtonnements de l'incertain,
après avoir risqué leurs vies.
Caciques
de la gauche française comme de la gauche tunisienne ont le plus souvent perdu
le contact avec les classes populaires comme avec la jeunesse. Ils ont fini par
considérer que la politique ce n'était que la délégation à des professionnels,
et point avant tout une affaire d'activité citoyenne. Ils sont prêts à enterrer
sous des tonnes de louanges le mouvement de l'automne et la révolution de
décembre-janvier au profit d'un tout électoral leur laissant le champ libre.
Or, si la gauche veut un jour redevenir la gauche, et ne pas se contenter de
ses fantômes mao-staliniens, sociaux-libéraux ou nationalistes, elle a à se
recomposer à l'écoute du mouvement populaire. Mais en prenant garde à ne pas
fusionner mouvements sociaux et partis, afin de préserver un jeu de
contre-pouvoirs entre une pluralité d'organisations et de collectifs autonomes.
La
gauche française et la gauche tunisienne ont alors à répondre à des problèmes
communs :
-la
précarisation et le chômage portés par la mondialisation néolibérale du
capitalisme et renforcés par sa récente crise, sous un jour plus dramatique en
Tunisie, qui redonne une actualité à une répartition radicalement différente
des richesses et à un traitement postcapitaliste de la question sociale ;
-la
question démocratique, plus intense pour les Tunisiens sortant d'une dictature,
qui ne peut pas se limiter à la démocratie représentative, mais qui doit
intégrer aussi des formes de démocratie directe et participative, y compris sur
les lieux de travail, dans le sillage des embryons d'auto-organisation
populaire émergeant aujourd'hui dans les quartiers, les villes, les villages ou
les entreprises en Tunisie ;
-l'émancipation
des femmes, qui a souvent été la dernière roue de la charrette pour les
démocrates et les socialistes ;
-à
l'opposé des fondamentalismes contemporains comme de la diabolisation
postcoloniale de l'islam en Occident, une laïcité ouverte, séparant nettement
pouvoirs publics et pouvoirs religieux et garantissant la pluralité des
croyances et des incroyances, s'avère indispensable à une démocratie pluraliste
;
-à
l'heure d'internet, de la multiplication des migrations et de la globalisation,
comme des processus diversifiés d'individualisation, chaque groupe, chaque
peuple et chaque individu singulier doit pouvoir forger son identité propre
dans l'horizon d'un universalisme basé sur la diversité et le métissage
culturel ;
-les
menaces écologiques et climatiques sur la planète contribuent à faire émerger
une conscience universalisante et des luttes convergentes.
Les
gauches traditionnelles en France comme en Tunisie sont bien en deçà de ces
enjeux.
En
France, la gauche est tentée de revenir au gouvernement dans le cadre d'une
variante soft du néolibéralisme, sans les dérapages sécuritaires et xénophobes
du sarkozysme. Si elle gagne sur ces bases, elle risque de préparer de
nouvelles déceptions, qui pourraient être le terreau d'un retour au pouvoir
d'une droite en alliance avec une extrême-droite relookée par Marine Le Pen.
En
Tunisie, une grande partie des organisations de gauche cherchent paradoxalement
à redonner vie au vieux nationalisme tunisien et pan-arabe, dont Ben Ali a
pourtant été un prolongement dictatorial. Emprisonnées dans une vision
centraliste et étapiste, en décalage avec les doubles défis actuels de la
question démocratique et de la question sociale, elles se contentent de
proposer face à un capitalisme néolibéral prédateur la renaissance d'un
capitalisme étatiste et bureaucratique, qui a pourtant produit des dégâts par
le passé en Tunisie comme dans d'autres pays arabes.
Une
autre gauche, populaire, radicale, inventive et émancipatrice, reste à créer en
France comme en Tunisie. Le développement de la solidarité des mouvements
sociaux français avec la révolution tunisienne, comme avec l'ensemble des
luttes sociales et démocratiques en cours dans le monde arabe, constitue un pas
significatif en ce sens et une urgence.

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