"Pour bien faire, faut-il être perfectionniste ?"
Chère Blanche, je ne vais pas y aller par quatre chemins : le perfectionnisme est une maladie ou, à tout le moins, un symptôme de maladie. Je vais être encore plus clair : connaissez-vous le DSM ?
Non, qu’est-ce que c’est ?
Eh bien c’est l’annuaire des maladies psychiques utilisé par les thérapeutes. Et dans ce DSM, quand on regarde les symptômes attachés à des maladies aussi diverses que les troubles anxieux, le burn out, le trouble de la personnalité obsessionnelle, l’anorexie, on trouve, parmi ces symptômes… le perfectionnisme !
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Et cela relève du bon sens, comment voulez-vous être heureux quand vous vous tyrannisez avec des standards d’excellence impossibles à atteindre, quand vous ne savez pas doser vos efforts, quand vous ne savez pas ce qui est vraiment important et accordez autant de soin aux tâches inessentielles qu’aux missions essentielles, quand vous ne savez pas apprécier chaque progrès, chaque victoire d’étape à sa juste valeur, parce que vous attendez, pour vous réjouir enfin, d’avoir atteint cette « perfection ».
Le perfectionniste, sous couvert d’amour du travail parfaitement réalisé ou de passion pour l’excellence technique, est en fait un peine à jouir et un handicapé de la joie. Il se ment à lui-même en prenant pour de l’exigence son incapacité à se réjouir de son existence.
Le secret de la joie, c’est de savoir consentir aux choses comme elles sont. Dans l’instant du jaillissement de ma joie, je ne demande pas à ma vie d’être parfaite, je l’aime comme elle est, avec ses imperfections, et c’est ainsi que je l’aime à fond. Cela ne m’empêche pas bien sûr de vouloir m’améliorer, mais dans le moment de ma joie, je sais consentir à mon existence même imparfaite. C’est précisément ce que le perfectionniste ne sait pas faire.
Mais si je veux m’améliorer, n’est-ce pas justement que je suis… perfectionniste ?
Non, pas exactement. Vouloir se perfectionner n’est pas être perfectionniste. Il ne faut pas confondre le perfectionnement avec le perfectionnisme. On peut considérer que la vie est l’occasion d’un perfectionnement permanent, que c’est même cela qui lui donne son sel, mais sans viser la perfection. D’ailleurs, si l’on atteignait cette perfection, alors on ne pourrait plus se perfectionner et la vie perdrait de ses couleurs et de son goût. Ce qui est intéressant dans un métier, journaliste, boulanger, commercial…, c’est qu’il nous donne cette occasion de nous améliorer sans cesse, d’apprendre encore, toujours… Non pas que nous le faisons à la perfection.
Mais ce n’est pas tout. Quand je suis perfectionniste, j’ai peur de l’échec, et quand j’ai peur de l’échec, je n’arrive pas à me lancer. Je me dis que je dois travailler encore, me préparer encore, et c’est ainsi que le perfectionnisme est un barrage à l’audace. Toute audace exige de savoir se lancer dans une relative impréparation.
Vous me trouvez de mauvaise foi ? Nadal n’est-il pas perfectionniste ? N’est-ce pas le perfectionnisme de Mozart qui en fait un génie ? Ne demande-t-on pas à un comptable d’être perfectionniste et de ne faire aucune erreur ? Je vous le concède, mais même alors, même quand le perfectionnisme se défend, il faut qu’il soit moins important que le perfectionnement.
Vous me trouvez dur ? Vous trouvez que je ne valorise pas assez celles et ceux qui veulent bien faire ? Mais vous vous trompez. J’adore l’idée de bien faire les choses, mais justement, pour bien les faire, il faut parfois goûter un relâchement que le perfectionnisme interdit précisément. Les artisans, les artistes, les sportifs, le savent bien : c’est parfois quand la main se détend que la forme est la plus belle.
Vous me trouvez dur avec le perfectionnisme ? Mais au contraire je propose à tous les perfectionnistes une vision bien plus tendre de l’existence. Je leur propose d’entendre qu’ils n’ont pas besoin d’être parfaits pour être aimés ou pour obtenir de la reconnaissance. Car c’est bien sur cela qui anime le perfectionniste : la peur de n’être pas aimé, de n’être pas reconnu. Mais être vraiment aimé, c’est être aimé comme un homme imparfait, faillible, et non comme un Dieu. Etre aimé dans son humanité, non dans sa manière zélée de singer la machine.

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