"Comment pouvons-nous relier la mort à la joie et non à la peur, à la tristesse ou à la colère ?"
Merci pour votre question, cher Loris, mais je ne vais, je crois, pas vous rassurer.
La mort fait peur évidemment car on ne sait pas ce que c’est, on ne sait rien d’elle, personne n’en est jamais revenu pour nous raconter, et même ceux qui l’ont frôlée, qui sont revenus d’une NDE, Near Death Experience, n’ont fait que l’approcher, pas la rencontrer vraiment pour tout nous raconter.
Vous voulez dire que la mort fait peur parce qu’on ne sait pas ce que c’est ?
Oui exactement, elle est même pour être plus précis angoissante. Quand on a peur de l’abandon ou de ne pas gagner assez d’argent, on sait de quoi on a peur. Quand on a peur de la mort on ne sait pas exactement de quoi on a peur, ce qui est une définition de l’angoisse.
L’idée de la mort peut aussi nous rendre, comme vous le dîtes, légitimement tristes car elle vient nous dire que quelque chose de notre lien avec ceux que nous aimons, quelque chose de notre relation avec ce monde, cette terre, ce soleil que nous aimons tant va être tranché, interrompu, que nous allons être séparés, et même l’être à un moment que nous n’aurons le plus souvent pas choisi.
Voilà en effet qui n’est pas de nature à rassurer Loris
Non, et Loris parlait aussi de colère. Et je crois en effet qu’il n’y a rien de plus sain que cette colère devant la mort injuste, devant cette mort qui est parfois un scandale, qui vient trop tôt, et frappe à l’aveugle, fauchant les meilleurs et épargnant les égoïstes ou les salauds.
Non, la mort, que vous m’invitez, je reprends vos termes Loris, à relier à la joie, ce n’est d’abord en effet pas la joie.
Et pourtant… La vraie joie n’est-elle pas de savoir dire oui à cette vie malgré la peur, la tristesse ou la colère, de savoir l’aimer quand même et y consentir, lui dire oui au sens du grand oui à la vie nietzschéen qui est un oui au tout de la vie, et pas simplement à ses bons côtés ?
La vraie joie n’est-elle de savoir aimer cette vie comme elle est, avec cette mort qui en fait partie et dont nous ne connaissons pas la véritable nature ?
La vraie joie n’est-elle, chez les animaux humains que nous sommes, animaux très conscients et donc aussi conscients de cette mort qui vient, une joie toujours paradoxale, une joie contrariée comme l’écrit si bien Clément Rosset mais une joie quand même, une joie malgré que, une joie bien que, une joie alors que, bref une joie menacée sans cesse mais d’autant plus puissante qu’elle sait jaillir, se déployer tout contre cela même qui la menace.
Nous allons mourir, nous allons perdre des êtres que nous aimons, nous avons perdu des êtres que nous aimons, mais c’est cette vie là qu’il faut apprendre à aimer et c’est peut-être là le secret de la vraie joie, cette joie lucide et contrariée que jamais nous ne toucherons si nous vivons sans cesse dans la passion de l’évitement, dans l’évitement de la peur, de la tristesse ou de la colère, mais que peut-être nous sentirons monter en nous à mesure que nous saurons nous ouvrir à cette peur, à cette tristesse, à cette colère
Mais il y a autre chose… La mort n’enlève rien à ce qui a été. Rien, même pas la mort, ne pourra faire que cela n’ait pas été… Cet amour que nous avons vécu, ce lien si beau entre nous, ce monde qui a surgi devant nos yeux pour se donner à contempler, cela a été, et c’est pour l’éternité que cela a été. La mort ne peut rien contre ce qui a été, contre la valeur éternelle de ce qui a été - voilà peut-être qui est de nature à nous mettre le cœur en joie.
Et puis enfin, imaginez… Si nous ne mourions pas, si nous étions immortels, que resterait-il du sel de notre vie ? Que resterait-il de cette urgence qui nous donne envie d’accomplir l’essentiel avant qu’il ne soit trop tard ? Que resterait-il, si nous étions immortels, de cette expérience de l’éternité que nous faisons parfois dans l’amour, dans l’amitié, dans la contemplation ?
Elle est peut-être là, la relation de la mort à la joie. Si nous étions immortels, si l’énigme effrayante de la mort ne venait troubler, et donner tout son sel, à nos existences, nous ne pouvons même pas imaginer la forme que prendrait notre joie de vivre.

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