"A quelles conditions un échec peut-il être vertueux ?"
Je vais tout de suite vous rassurer : je ne suis pas si optimiste que cela ! Jamais je ne vous dirais, comme certains auteurs américains apôtres de la pensée positive et du verre à moitié plein, que l’échec est une chance, que l’échec est une fête, que l’échec est un diplôme ! Je pense comme vous qu’il est des échecs parfaitement négatifs, des chutes qui ne sont suivies d’aucun rebond, des portes fermées qui n’ouvrent aucune fenêtre, des panneaux sens interdit qui ne sont en rien des panneaux indicateurs d’une autre route possible. Je ne suis en effet pas hégélien : la nuit n’annonce pas nécessairement l’aube qui permettra de la dépasser.
Vous voulez dire, contre Hegel et sa pensée de la dialectique, que l’échec peut être une nuit sans lumière, du négatif pur, absolu ?
Comme votre question l’indique, l’échec n’est vertueux que sous conditions et tout mon travail vise justement à définir les conditions à réunir pour que l’échec, toujours douloureux, fasse le moins mal possible. Alors allons-y !
1/ Première condition – vous avez employé dans votre question le mot de déni, eh bien justement : pas de déni de l’échec. Il ne peut y avoir vertu de l’échec s’il y a déni de l’échec. L’élève qui vient d’avoir un 6/20, balance sa copie au fond de son sac en disant que le prof note n’importe comment et ne relira jamais sa copie : déni de l’échec. Le grand patron qui part quand même avec son parachute doré malgré ses mauvais résultats : déni de l’échec… Quand on est ainsi dans le déni, on ne peut pas tirer un apprentissage de son ratage, on ne peut donc gagner ni en intelligence du réel, ni en humilité, ce qui est pourtant une des vertus de l’échec.
OK pas de déni, c’est la première condition, et la deuxième ?
2/ Pas d’identification à son échec. Mon échec n’est pas moi. C’est l’échec de mon projet, pas l’échec de ma personne. C’est l’échec de mon initiative, de mon idée, de ma mission, de mon entreprise, de ma chronique, mais ce n’est pas l’échec de ma personne. J’ai raté, je ne suis pas un raté. D’ailleurs c’est pareil avec le succès : j’ai réussi quelque chose, je ne suis pas un winner, je ne suis pas le king. De toute façon, nous ne sommes pas, nous n’avons, je le crois avec Sartre, aucune essence, nous ne faisons que devenir, alors nous ne pouvons pas être nuls ! En résumé c’est mon échec, mais ce n’est pas mon échec. C’est mon échec parce que je l’assume avec courage et sans déni, sans l’attribuer à autrui. Mais ce n’est pas mon échec, car ce n’est pas l’échec de mon moi.
3 / Troisième condition : prendre le temps d’entendre…ce que mon échec a à me dire ? Que me souffle-t-il à l’oreille ? Au début, on n’entend rien. La blessure à l’égo, les jacasseries des uns et des autres, le vacarme du monde font trop de bruit. Et puis après, on tend l’oreille… Mon échec me dit-il de continuer dans la même voie, de persévérer ? Ou au contraire de bifurquer, de faire autre chose, d’aller voir ailleurs ? Mon échec me dit-il que ce truc est fait pour moi parce que j’ai encore envie ou, au contraire, qu’il n’est pas fait pour moi et qu’un autre chemin d’existence me tend les bras ?
4/ Quatrième condition, suite logique de la troisième : être accompagné, car on réfléchit mieux à plusieurs, surtout quand la blessure d’ego nous fait mal aussi aux neurones. Etre accompagné par un ami, un ou une thérapeute, un coach, quelqu’un qui pose les bonnes questions et envoie les bonnes ondes.
5/ Cinquième condition : sortir de la pensée binaire, dichotomique. La vie n’est pas un tableau à deux entrées : ce n’est pas échec ou succès. C’est souvent les deux en même temps, échec et succès en même temps ; On peut réussir en se comportant mal. Ou rater en comprenant plein de trucs. On peut réussir en faisant comme tout le monde, et donc échouer dans sa singularité. Ou rater d’une manière qui nous ressemble, et alors on a quand même réussi quelque chose.
On peut surtout rater et être sur un chemin de progrès. Souvenons-nous du mot de Beckett, que le philosophe suisse Stanislas Wawrinka, qui est aussi joueur de tennis, s’est tatoué en grosses lettres sur l’avant-bras : « tu as échoué ? Essaie encore, échoue encore, mais échoue mieux ! ». C’est quand il a compris ça qu’il s’est mis à battre Federer et à gagner des grands Chelems. Echouer de mieux en mieux, c’est déjà réussir, non ?
Bref 5 conditions : pas de déni, pas d’identification, pas de précipitation, pas d’isolement, pas de pensée binaire. L’échec ne sera pas pour autant un fête, mais si ces 5 conditions sont réunies, il y a de fortes chances qu’il ne soit pas non plus simplement une défaite.

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